Les calanques ou le temps suspendu

Tout Près  /   /  de Jacques Lucchesi

 

On les découvre par la mer, avec les nombreuses navettes en partance du Vieux-Port. C’est la voie royale, sans efforts superflus, pour admirer ces falaises dentelées et ces criques bien cachées qui bordent le littoral marseillais jusqu’à Cassis. Attention, parfois, au ressac de l’écume. L’autre approche est plus sportive, sac à dos et chaussures de marche, par l’intérieur des terres, que l’on vienne de Callelongue ou de Luminy. Ce sont trois bonnes heures de randonnée assurées dans la garrigue, sur des sentiers rocailleux et escarpés. Mais quel bonheur, ensuite, de se plonger dans les flots bleus et frais qui baignent les petites plages de galets !

Les calanques – étymologiquement « abris de montagne » – forment un ensemble rocheux unique au monde, dont la beauté est comparable à celle des fjords norvégiens. Issues des bouleversements géologiques qui ont affecté notre région voici plus de 200 millions d’années, elles abritent aujourd’hui de nombreuses espèces animales et végétales. Mais elles sont aussi une aire privilégiée de loisirs sportifs et constituent en cela un enjeu touristique et économique majeur pour notre département, ainsi que nous allons tenter de l’éclairer.

Un patrimoine écologique exceptionnel
Si la biodiversité – terme très à la mode – a une illustration concrète, ce sont sans doute les calanques qui la lui fournissent le mieux. Dans ces massifs d’allure aride, on ne trouve pas moins de 900 espèces de plantes, dont une vingtaine d’entre elles – comme le myosotis fluet ou la sabline de Provence – jouissent déjà d’une protection européenne. Quant aux pins et aux chênes kermès qui jalonnent parcimonieusement ses sentiers, ils rappellent à qui veut voir la forêt luxuriante d’avant l’ère moderne. Ce n’est pas moins riche au niveau de la faune, avec 62 espèces d’insectes prisées des scientifiques – comme  le coléoptère Julodis -, ainsi que 18 espèces de reptiles et d’amphibiens tout aussi surveillées (petit gecko, lézard ocellé). Les chauves-souris ont ici plus d’un repaire, tout comme les rapaces qui planent parfois dans les airs – tel l’aigle de Bonelli. Quant aux oiseaux marins, cormorans huppés et puffins cendrés, ils ont fait des îles voisines leur transitoire royaume. Profitant d’un herbier de Posidonie (algues) encore important, oursins, éponges et hippocampes font leur lit dans les roches sous-marines. Tandis que tout autour, mérous, pageots, sars et girelles attisent la convoitise des pêcheurs de tout acabit. Mais les calanques sont aussi source d’émerveillement pour les minéralogistes et les poètes, avec des formations rocheuses aléatoirement sculptées par l’eau, le vent et le temps. Si étonnantes, cependant, que plus d’un a cru y voir la trace d’une intervention humaine. L’homme, pourtant, s’est contenté de nommer, selon son inspiration, cette Calanque de la Triperie, ce Sous-marin ou ce Bec de l’Aigle. Mais c’est lui, en revanche, qui a construit pour son repos ces frêles cabanons qui parsèment le paysage. Comme il a transformé en petits ports de pêche ou de plaisance ces criques aux noms chantants (Sormiou, Morgiou, Port-Miou) sans lesquels il manquerait quelque chose à ce littoral.

Les merveilles cachées de la Grotte Cosquer
Des liens obscurs et puissants unissent l’homme aux calanques depuis la Préhistoire. Et les grottes, nombreuses ici, portent les traces de sa plus lointaine industrie. Dans le massif de Marseilleveyre, celle dite de la Corne d’Ivoire passe même pour avoir abrité le banquet qui scella l’union de Gyptis et de Protis, les légendaires fondateurs de notre cité phocéenne. Mais la plus fameuse de toutes est assurément la Grotte Cosquer. Celui-ci, plongeur émérite la découvrit par hasard, lors d’une de ses expéditions, en 1991 et – insigne privilège ! – lui donna ainsi son nom. Quelle surprise fût la sienne en pénétrant dans cette immense cavité (60 mètres de circonférence pour 30 mètres de haut) que la montée des eaux, au mésolithique, avait submergée. Etonnement plus grand encore en découvrant sur ses parois des gravures et des peintures faites avec des colorants naturels et représentant toute une faune disparue : chevaux, chamois, cerfs, bisons et même des phoques et des pingouins. Selon les paléontologues, ces créations rupestres remonteraient à 27 000 ans pour les plus anciennes et à 18 500 ans pour les plus récentes. Ce qui en fait, à l’heure actuelle, l’un des plus anciens sites préhistoriques du monde, avec la Grotte Chauvet et, bien sûr, celle de Lascaux. Mais pas question d’ouvrir ici une Grotte Cosquer bis pour le public. C’est seulement avec des films et des photos qu’il pourra se faire une idée des merveilles qu’elle recèle.

Bientôt un Parc des Calanques ?
Un tel espace naturel, surtout si proche de la ville, ne peut qu’attirer les citadins en mal de grand air, qu’ils soient randonneurs, alpinistes, pêcheurs ou plongeurs. Ils sont, chaque année, près de 2 millions à venir ici avec les problèmes de pollution et d’érosion que l’on imagine aisément. Dans ces conditions, on comprend bien que des mesures de préservation plus strictes des calanques soient envisagées. L’idée n’est pas nouvelle : déjà en 1910, des associations d’excursionnistes manifestaient pour leur sauvegarde. Mais elle n’a cessé de faire son chemin dans les esprits jusqu’à acquérir une dimension officielle avec le projet du Parc des Calanques. Celui-ci a pris la forme juridique d’un Groupement d’Intérêt Public  (engageant l’Etat, les institutions décentralisées et les associations), le 17 décembre 1999. Ainsi devrait-on parvenir à harmoniser la protection environnementale avec les loisirs depuis longtemps pratiqués ici. Tâche ardue, car il faut tempérer les habitudes égoïstes tout en barrant la route aux promoteurs immobiliers – comme ce fut le cas pour Bouygues en octobre 2009 – toujours en quête d’espaces à rentabiliser. Un « cœur » d’environ 12 760 hectares a été déterminé ; il inclurait, outre la partie terrestre des calanques, les archipels du Riou et du Frioul, ainsi que 48 000 hectares de zone marine. Quant à la « zone tampon », tout autour, elle devrait s’étendre de Carnoux à Saint-Cyr sur mer, couvrant ainsi une aire de 112 000 hectares. Plusieurs fois prorogée depuis sa création, la mission du GIP devrait aboutir, en 2012, à l’ouverture tant attendue de ce fameux Parc des Calanques. Directement placé sous la tutelle du Ministère de l’Ecologie, il sera d’accès gratuit pour le public tout en faisant l’objet d’une surveillance renforcée. A n’en pas douter un atout supplémentaire pour Marseille et la Provence du XXIeme siècle.

 

Parmi les différents ouvrages consultés pour la rédaction de cet article, nous tenons à citer particulièrement le numéro 226 (septembre 2009) de la revue « Marseille » consacré aux loisirs dans notre ville.
Merci à Gilles MARTIN-RAGET pour ses magnifiques photos extraites de son livre « Les calanques ».

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