Après Babel, traduire au MuCEM

Photo / Art  /   /  de Jacques Lucchesi

Si la vie en société se résumait seulement à des échanges économiques, nous pourrions sans nul doute nous satisfaire d’une seule langue mondiale – l’anglais ou le globish, si l’on préfère. Mais pour profiter pleinement de la diversité des cultures – pour comprendre l’esprit d’un peuple -, il faut forcément, soit apprendre de nombreuses langues, soit recourir à des traducteurs. Sans eux nous serions limités aux écrits de notre propre idiome ; nous ne pourrions pas profiter de la pensée et de la poésie des nations qui nous entourent, des plus proches aux plus lointaines. Sans traduction, pas de Platon, pas de Confucius, pas de Goethe. Assurément, nous habiterions un monde plus étriqué, plus monotone, semblable à une harpe n’ayant qu’une unique corde.

Oui, notre culture repose sur la traduction et nous avons plus que jamais besoin des traducteurs pour continuer à vivre dans un monde ouvert, même si ceux-ci achoppent à transcrire des nuances qui appartiennent à la matérialité sonore et graphique d’une langue étrangère. Traduttore traditore dit un proverbe italien bien connu. Traduire c’est toujours trahir un peu ou, si l’on veut, c’est se situer dans un entre-deux ou le sens se forme et se déforme sans cesse.

En cela, Après Babel, traduire, que propose le MuCEM durant tout l’hiver, est d’une nécessité absolue pour qui cherche à percevoir le cheminement des idées et des croyances à travers le temps et l’espace. Placée sous l’autorité de la philosophe Barbara Cassin, sa conceptrice – on ne peut que recommander ses nombreux travaux sur cette question -, cette exposition nous entraine dans un voyage où l’art, dans ses multiples expressions, vient étayer avec bonheur le caractère plus ardu de l’approche scientifique.

Voici l’incontournable tour de Babel, symbole de l’orgueil humain et de la dispersion des langues, tant de fois représentée par les peintres (ici Abel Grimmer et Chéri Samba). Ou cette copie de la fameuse pierre de Rosette sur laquelle Champollion s’escrima de longues années durant avant d’en décrypter la signification. Là c’est Georges De La Tour qui a peint l’infatigable traducteur biblique que fût Saint Jérôme. Ici c’est Martin Luther vu par Cranach le Jeune, puisqu’on sait sans doute que le fondateur du Protestantisme traduisit la Bible du latin en allemand, jetant ainsi les bases de la lecture de masse et de la libre interprétation des Ecritures. Dans une vitrine voisine, c’est Chagall qui revisite avec audace Moïse et ses Tables de la Loi. Un peu plus loin nous attendent les surprises de la langue des signes et la traduction artistique d’expressions idiomatiques comme il pleut des cordes et autres cats and dogs. Et un document sonore nous rappele que la célèbre Lili Marlène devint un chant de résistance au nazisme après avoir été l’une de ses chansons fétiches.

Ce parcours vertigineux bouscule nos certitudes mais l’on en ressort muni de clés nouvelles pour réfléchir sur notre condition. De quelles pâtes à papier et de quelles influences est faite notre civilisation ? Combien de langages bruissent en chacun de nous ? C’est la leçon relativiste de cette très belle exposition que de nous inviter à voir le monde avec les yeux de l’autre.

Du 14 décembre 2016 au 20 mars 2017.
Tel : 04 84 35 13 13. Tous les jours sauf le mardi, de 11h à 18h.
Prix d’entrée : 9,5 et 5 euros. Réservations à : reservation@mucem.org/mucem.org

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