La longue histoire des hôpitaux marseillais

Histoire  /   /  de Jacques Lucchesi

Si Marseille peut s’enorgueillir d’un des meilleurs réseaux hospitaliers de France, le chemin fut long jusque là. Coup d’œil sur quelques-unes de ses principales étapes. 

Parler de l’hôpital, à Marseille ou ailleurs, c’est forcément parler de la misère et de son traitement par la société. C’est parler de l’accueil réservé aux plus faibles, vieillards, infirmes ou enfants abandonnés, et de la mise en œuvre d’une vertu évangélique : la charité. Car longtemps les hôpitaux – qui étaient alors des hospices – ne vécurent que des dons de particuliers. C’est parler davantage de réconfort que de médecine ; les anciens médecins ne faisaient souvent qu’y passer et n’avaient pas grand-chose à voir avec ceux qui y officient aujourd’hui dans un esprit affirmé de hiérarchie. Parler de l’hôpital sous son angle historique, c’est parler de bienfaisance mais aussi de contrôle et d’enfermement ; de tout temps, en effet, les pauvres ont représenté une menace pour le pouvoir. C’est parler de tout ce qui assombrit la condition humaine, mais aussi de ce qui l’adoucit et lui permet parfois de se transcender.

A Marseille, cette histoire-là commence en 1188, avec la création de l’hôpital du Saint-Esprit par la communauté religieuse du même nom. De sa réunion avec l’hôpital Saint-Jacques-de-Galice naîtra, en 1593, l’Hôtel-Dieu – sans doute le plus célèbre des hôpitaux marseillais. Pendant plus de quatre siècles, adossé aux Accoules, il sera un centre actif d’enseignement et de soins avant de disparaître au tournant du troisième millénaire, pour renaître aujourd’hui sous la forme d’un palace. Le récit hospitalier se poursuit avec la léproserie de Saint-Lazare, la Vieille Charité et le couvent du refuge, symbole de la répression des prostituées au XVIIème siècle. Il évoque le souvenir de l’hôpital des galériens, sur l’actuel cours d’Estienne d’Orves, et celui des différents lazarets qui, aux abords de la cité, séparaient du reste de la population ceux qui avaient été victimes d’une épidémie – peste, typhus ou choléra. Il faut visiter, fort de ce savoir, les vestiges de l’hôpital Caroline, sur l’île du Frioul. Un autre de ses grands moments est certainement la fondation, en 1893, de l’institut antirabique du Pharo : il s’affirmera au fil des décennies comme un haut lieu de l’enseignement médical, particulièrement dans le champ de la médecine tropicale. Sans oublier, en 1904, l’ouverture de la première maternité, à la Belle de Mai. La première guerre mondiale et son impressionnant cortège de blessés réactiveront cet esprit de bienfaisance publique dont l’hôpital Saint-Joseph est, aujourd’hui encore, l’un des héritiers. Enfin ce sera, en 1939, la création de l’Assistance Publique de Marseille, au terme d’une progressive émancipation de l’hôpital vis-à-vis de la tutelle religieuse. La refonte, en 1958, de l’institution hospitalière verra l’émergence des CHU, où l’enseignement universitaire et la recherche médicale voisinent les services spécialisés au sein d’un même établissement. Si, dans l’hôpital moderne, le traitement – souvent victorieux – des maladies a depuis longtemps pris le pas sur la prise en charge des déshérités, un risque majeur le guette en ce début du XXIème siècle : l’exigence outrancière de rentabilité à travers, notamment, la compression de ses effectifs et la commercialisation des actes engageant la santé des patients. Renouera-t-il jamais avec cet esprit altruiste qui accompagna ses débuts ? Quoiqu’il en soit, nous avons choisi de porter notre regard sur quatre d’entre eux, particulièrement significatifs de cette évolution.

 

… Si, dans l’hôpital moderne, le traitement des maladies a depuis longtemps pris le pas sur la prise en charge des déshérités, un risque majeur le guette en ce début du XXIème siècle : l’exigence de rentabilité…

L’hôpital Sainte-Marguerite

C’est le fleuron hospitalier du secteur sud, auquel sont désormais rattachés l’hôpital Salvator et le centre Paoli-Calmettes. Sa naissance, au milieu du XIXème siècle, fut longue et compliquée. Il fallait alors désengorger l’hôpital de la Charité, au Panier. En 1861, le conseil municipal prend enfin l’affaire au sérieux. Il fait l’acquisition d’une grande propriété rurale, la Campagne Lafon dans le quartier Sainte-Marguerite : bientôt s’y adjoindra la propriété des Guis. Pourtant, les travaux ne vont vraiment commencer qu’en 1885 ; pour s’arrêter, un an après, par manque d’argent… Une loterie, imaginée et organisée par le docteur Metaxas, rapportera 2 176 000 francs d’alors – soit l’équivalent de 6 631 330 €. Malgré un différend sévère entre Metaxas et le président de la commission administrative, Aristide Vidal-Naquet, les travaux de construction vont reprendre pour s’achever en1897, avec son inauguration. L’hôpital Sainte-Marguerite va d’abord fonctionner comme un hospice accueillant les vieillards et les invalides puis, un peu plus tard, les blessés de guerre. En 1934, il s’enrichit d’un service de médecine et d’un autre de chirurgie. Ce n’est qu’en 1958 qu’il prendra son nom actuel, entamant un processus de modernisation qui n’a pas complètement effacé son ancienne structure pavillonnaire. Aujourd’hui, il comprend 426 lits, 219 agents médicaux et 1191 agents non médicaux.

 

L’hôpital Nord

L’hôpital Félix Houphouët-Boigny, mieux connu sous l’appelation « hôpital Nord », est le dernier-né des grands hôpitaux de l’Assitance Publique marseillaise, puisqu’il a été inauguré en 1964. Ce n’est pas le moins important, non plus, puisque ce CHU possède près de 900 lits et emploie 3478 agents, dont 420 médicaux. Il concentre dans ses locaux toutes les spécialités médicales et chirurgicales, référence absolue pour la zone nord de Marseille mais aussi pour les communes environnantes. En 1997, un pavillon mère-enfant, parmi les plus modernes de Marseille, y a été inauguré. Depuis les années 90, il connaît un important accroissement des demandes d’hospitalisation. Et en 2009, l’ajout d’un batiment médico-technique de 41 000 m2 – le pavillon de l’Etoile – a augmenté de 25% ses capacités d’accueil.

 

L’hôpital de la Timone

Si jusqu’au XIXème siècle, les aliénés et les « insensés » avaient leur asile dans le quartier Saint-Lazare, l’augmentation de la population et les nouvelles normes d’hygiène obligèrent la municipalité à créer pour eux une nouvelle structure d’accueil. Ce sera dans le quartier Saint-Pierre, en bordure du Jarret, avec une propriété qui appartenait à la famille Roux-Labaume. Déjà architecte de l’hôpital Caroline, Michel Penchaud en dessinera les plans. Le déménagement se fit en octobre 1844. Mais, à peine six ans plus trad, le nouvel hôpital était déjà surpeuplé. On construisit alors de nouveaux pavillons en rachetant la Campagne Caillol puis, en 1869, le terrain de la famille Timon-David – qui donnera son nom définitif à l’hôpital. Il occupait ainsi une superficie de 22 hectares entre la rue Saint-Pierre, le Jarret et le boulevard Baille (où l’on peut voir encore l’ancienne entrée). Malgré tout l’hôpital sera toujours saturé, accusant une forte mortalité de ses pensionnaires.

En 1968 commence sa métamorphose en CHU. Seuls les pavillons les plus récents seront épargnés. Le nouvel hôpital psychiatrique ouvre ses portes en 1973. Devenu un hôpital généraliste hyper-moderne, le CHU de la Timone est non seulement le plus important en PACA mais aussi une référence en Europe. D’une capacité d’accueil de 1069 lits, il regroupe
1023 médecins et 4406 agents non médicaux.

 

L’hôpital de la Conception

Avec l’augmentation sensible de la population marseillaise au XIXème siècle – et donc l’augmentation du nombre de malades -, il devenait nécessaire d’alléger les vieux hôpitaux centraux. C’est ce qui décida de la construction de l’hôpital du Petit Camas, futur hôpital de la Conception. Après quelques années de discussions, le projet est avalisé par le conseil municipal en 1852. Les plans font l’objet d’un appel d’offre public : c’est l’architecte Louis Guiraud qui remportera l’adjudication. En 1855, quatre pavillons sont quasiment prêts, mais on parle alors de transférer l’Hôtel-Dieu dans ce nouvel hôpital, ce qui créera bien des polémiques. Finalement, on s’en tiendra aux quatre pavillons initiaux, plus quelques bâtiments annexes. Coût de l’opération : 1 690 946 francs d’alors. En 1857, l’hôpital Saint-Pierre prend le nom d’hôpital de la Conception. Un an plus tard, son inauguration est bénie par Monseigneur Mazenod. Sous la houlette des sœurs de Saint-Augustin, il accueillera, entre autres malades, les prostituées suspectées de maux vénériens. Et Rimbaud, atteint d’un cancer au genou, viendra y mourir en 1891.

Forte de quatre nouveaux pavillons, « la Conception » va s’imposer pendant plus d’un siècle comme l’hôpital central de référence. Devenu trop vétuste, il est démoli puis recons-truit à partir de 1981. Aujourd’hui, c’est un grand hôpital qui compte de nombreux services, dont celui de la psychiatrie héritée de la Timone et un centre régional des grands brûlés. Il contient 862 lits, emploie 377 agents médicaux et 2765 agents non médicaux.

 

Le Conservatoire du Patrimoine Médical 

Créée en 1996, pour préserver le patrimoine hospitalier, l’association des Amis du Patrimoine Médical de Marseille – devenue Conservatoire du Patrimoine Médical – est présidée par le professeur Jean-Louis Blanc et a son siège à l’hôpital Sainte-Marguerite. A défaut d’un musée qu’elle espère toujours, elle expose, dans sa galerie, de nombreux objets médicaux, tableaux, livres et documents d’époque pour ceux qui veulent se donner la peine de les découvrir (sur rendez-vous). Elle possède un important centre de documentation et une base de données informatisée qu’elle met à la disposition des chercheurs. Elle publie des brochures et une revue, « Patrimoine », sous la direction du professeur Yves Baille et organise aussi des conférences médicales, à raison d’une par mois, dans l’amphithéâtre HA1 de la Timone.

_04 91 74 51 71 ou 04 91 74 51 70
_www.patrimoinemedical.univmed.fr

Photo en une _Vestiges de l’hôpital Caroline, île du Frioul 

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