L’immigration italienne à Marseille

Histoire  /   /  de Jacques Lucchesi

De toutes les communautés qui forment l’identité métissée de Marseille, les Italiens sont sans doute les plus nombreux. Retour sur l’histoire d’une intégration  particulièrement tumultueuse.

Marseille, ville d’immigration : cela ne surprendra personne car le mélange y est la règle. L’altérité est même inscrite dans le récit de ses origines, avec la rencontre du Phocéen Protis et de la princesse Gyptis. Sans remonter aussi loin, la ville fut – et reste – une plaque tournante du commerce avec les peuples du bassin méditerranéen. Cette situation devait entraîner une importante circulation humaine, même le temps d’une escale. Et c’est sans parler des mouvements migratoires en provenance du nord et de l’intérieur des terres. Pour autant, ces voyageurs étrangers ne faisaient que rarement souche. Les choses vont changer au XIXème siècle, avec le développement de l’industrie et du port. Le besoin d’une main d’œuvre, périodique ou durable, va se faire de plus en plus pressant, générant un accroissement de la présence étrangère. De toutes les nations représentées à Marseille, c’est l’Italie – pays alors pauvre et morcelé – qui va fournir le plus gros contingent d’immigrés. Bien avant les Espagnols, les Arméniens et les Maghrébins, les Italiens connurent ici toutes les vicissitudes de l’exil et de la xénophobie avant de s’intégrer à la population locale. Nous allons tenter d’en retracer les principales étapes.

Premières vagues migratoires 

Vers 1830, Marseille est une ville prospère qui compte 130 000 habitants. Parmi eux, on dénombre environ 10 000 étrangers. C’est peu, par rapport à leur nombre décuplé moins d’un siècle plus tard. Que font-ils donc, pour la plupart ? Du négoce, évidemment. Comme ces juifs Séfarades qui étaient déjà là sous l’Ancien Régime. Comme ces Grecs et ces Levantins qui sont venus plus tardivement, dans les années qui ont suivi la Révolution française. Comme ces Anglais, ces Allemands et ces Autrichiens que l’on trouve, à des postes importants, dans le courtage et l’industrie. Il y a les Suisses aussi, petite communauté très présente dans la finance, la joaillerie et l’hôtellerie. Ils sont d’ailleurs prisés par les notables marseillais qui vantent leur rigueur et leur honnêteté : « Si tous les ouvriers étaient comme eux… Surtout ces diables d’Italiens – des Piémontais et des Génois, principalement – dont on ne sait trop ce qu’ils fuient et ce qu’ils sont venus chercher ici. » Qu’à cela ne tienne : le travail ne manque pas. Car en ce début du XIXème siècle, Marseille est en pleine expansion. La conquête de l’Algérie a ouvert de nouveaux débouchés pour les transports maritimes (pour l’heure ce sont des Français qui font le voyage). Partout on construit des raffineries, des savonneries, des tuileries, des minoteries. Et, forcément, il faut une main d’œuvre robuste et bon marché pour faire du rendement et des bénéfices. Les Italiens vont constituer cette armée de réserve. Des quartiers ouvriers se forment autour des zones industrielles : Saint-Charles, la Joliette, Arenc, Saint-Henri. Plus tard, les Toscans se regrouperont à la Belle de Mai. Tandis que les Napolitains et les Siciliens, peuples de pêcheurs, se concentreront près du Vieux-Port.

Bien avant les Espagnols, les Arméniens et les Maghrébins, les Italiens connurent ici toutes les vicissitudes de l’exil et de la xénophobie avant de s’intégrer à la population locale. 

De rudes existences

Si la littérature du XIXème siècle (Hugo et Zola, en particulier) nous a familiarisés avec la souffrance des pauvres dans le Nord, il ne faudrait pas croire que les conditions de travail étaient plus douces à Marseille. Quand un ouvrier français touchait 5 francs par jour, un Italien ne percevait que 2,5 à 4 francs. Les journées étaient longues – dix à douze heures – avec un seul jour de repos par semaine. Et pas de protection sociale, vacances ni retraite, bien sûr, sinon sous forme de mutuelles. On se demande comment beaucoup d’entre eux arrivaient à envoyer un peu d’argent aux parents restés au pays. Bien entendu les tâches les plus pénibles et les plus dangereuses leur étaient réservées : comme le nettoyage des fours à chaux et autres déchets industriels hautement toxiques. Malgré tout, quelques-uns, mieux formés, pouvaient accéder à des emplois moins ingrats, comme la poterie et la verrerie. Quand ils ne travaillaient pas, les hommes fréquentaient les cafés et les cabarets davantage que les églises ! Ils se retrouvaient aussi dans des amicales, des banquets et des fanfares. Progressivement, bon nombre d’Italiens vont sortir de ce système éreintant pour créer leurs propres entreprises (maçonnerie, ébénisterie, ferraille) et leurs commerces (boulangeries, charcuterie, épicerie). Ainsi, une famille comme les Scaramelli fera fortune avec les pâtes du même nom. Mais très rares sont ceux, comme les Borelli et les Alatini, qui s’intègreront à la haute bourgeoisie marseillaise. Quant au monde des arts et de la culture, à part quelques exceptions (Adolphe Monticelli, Jules Cantini, David Dellepiane, Lucien Muratore ou Vincent Scotto), il leur sera durablement fermé.

Nationalisme et xénophobie

Sales, violents, joueurs, débauchés, fanfarons, paresseux : ce sont là quelques épithètes que le Marseillais bon teint accolait volontiers aux Italiens. Sans d’ailleurs établir un lien entre ces travers et les conditions de vie précaires de cette communauté. Hier comme aujourd’hui, les mêmes causes engendrent toujours les mêmes effets. Sous l’angle professionnel, les ouvriers français leur reprochaient d’être des briseurs de grève, toujours soumis aux exigences des patrons : un état de choses qui allait vite évoluer. Pour la police, les Italiens étaient de la graine de terroriste. Il est vrai que certains d’entre eux furent séduits par l’anarchisme et sa propagande. Et ce fut un Italien, Caserio, qui assassina en juin 1894 le Président Sadi-Carnot à Lyon. De tels sentiments, relayés et amplifiés par des pamphlétaires comme Jean Berjant (« La France italienne »), ne pouvaient que favoriser des explosions de violence à leur encontre. Elles vont accompagner la montée du nationalisme qui suit la défaite de la France face à la Prusse en 1870. D’autant que l’Italie, dans ces années-là, tendait à se rapprocher de l’Allemagne impériale. Voilà le climat qui précède les journées de juin 1881 appelées Vêpres marseillaises. Pour un motif dérisoire – un défilé militaire sifflé lors de son passage devant le consulat d’Italie – une partie de la jeunesse marseillaise va se déchaîner pendant quatre jours (17,18, 19 et 20 juin) contre les Italiens du centre-ville. Bilan : trois morts et de nombreux blessés. Des condamnés, aussi, à de lourdes peines de prison, pour la plupart Italiens. Douze ans plus tard, en août 1893, c’est à Aigues-Mortes que des ouvriers salins traquent et massacrent des journaliers italiens. Huit morts et une cinquantaine de blessés. Les autorités françaises feront tout pour atténuer la gravité des faits. C’est ainsi que les cadres français et italiens du socialisme naissant vont se concerter pour mettre un frein à cette violence xénophobe, insistant sur les intérêts communs des ouvriers, de quelque nationalité qu’ils soient, face au patronat. Une leçon qui allait porter ses fruits.

Pour la rédaction de cet article, nous nous sommes principalement appuyés sur le tome 2 de l’Histoire des migrations à Marseille, de Renée Lopez et Emile Temime (Edisud)

Vers l’intégration 

Au tournant du XXème siècle, les choses commencent à changer pour la communauté italo-marseillaise, forte de 100 000 individus (pour une population globale de 550 000 habitants). Le regroupement familial et les naturalisations vont bon train. Les unions mixtes (un Italien, une Française) se banalisent. Désormais les Italiens, malgré quelques incidents sporadiques, s’intègrent au paysage social. Ils se sont politisés et ne sont plus les derniers, tout au contraire, à s’opposer aux patrons lorsque leurs exigences sont trop injustes. Du coup, le patronat marseillais lorgne du côté des Espagnols et des Algériens – alors ressortissants français – générant ainsi un nouveau processus d’immigration, même plus temporaire. L’entrée en guerre de l’Italie aux côtés de la France en 1915 puis, moins de dix ans après, l’établissement du régime fasciste, vont entraîner de nouveaux flux migratoires transalpins, mais d’une moindre ampleur qu’au siècle précédent. Aujourd’hui, dans cette ville où un habitant sur trois a des ascendances italiennes, ces discriminations peuvent paraître lointaines, voire folkloriques. Mais d’autres ethnies, depuis, ont pris le relais dans la grande noria humaine, produisant les mêmes phénomènes de rejet chez ceux qui sont eux-mêmes des enfants d’immigrés. C’est ce qu’on appelle avoir la mémoire courte…

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