Ceija Stojka ou les morsures de la mémoire, à la Friche Belle de Mai

Photo / Art  /   /  de Jacques Lucchesi

C’est une belle exposition que présente la Friche Belle de Mai en ce début de printemps. Une exposition originale et nécessaire, qui montre comment l’art peut transcender un destin qui semblait promis à la misère et à l’effacement rapide. Ce destin, c’est celui de Ceija Stojka (1933-2013) qui reste la première femme Rom à avoir témoigné de son expérience concentrationnaire. Née en Autriche, elle fut déportée à l’âge de dix ans avec toute sa famille. Car les nazis, rappelons-le, ne visaient pas qu’à la seule extermination des Juifs, mais aussi d’autres ethnies comme les Roms. Cinq-cent mille d’entre eux devaient ainsi disparaître dans les camps de la mort. Pas Ceija Stojka qui survécut successivement à Ravensbruck, Auschwitz-Birkenau et Bergen-Belsen. Comme beaucoup de rescapés, elle se mariera et aura des enfants. Mais, à la cinquantaine, après s’être longtemps tue, elle éprouvera le désir de raconter cette période infernale avec des mots chargés de poésie, des dessins et des tableaux, surtout.

Organisée par la compagnie théâtrale Lanicolacheur (Marseille), en partenariat avec la prestigieuse Maison Rouge (Paris), cette sélection de 75 œuvres – encres, gouaches, acryliques -, parmi le millier qu’elle a produit, prend ici la forme d’un parcours initiatique qui va de la déportation jusqu’au retour à la vie. Leur style oscille souvent entre art naïf et expressionnisme, mais quelle intensité les habite ! Qu’on observe, par exemple, ce Vienne-Auschwitz (acrylique sur carton) avec son ciel filandreux rouge et blanc qui contraste avec le vert joyeux des arbres bordant la voie ferrée et on comprendra à quelle artiste on a à faire. Ailleurs  les corps se ramènent à des formes géométriques, reflets de leur interchangeabilité anonyme, tel ce Au pas de course, marche ! La ferme ! . Les formes humaines sont étirées, faméliques, en aplat, avec une insistance particulière sur les yeux. Humiliations, exécutions, chambres à gaz, cadavres amoncelés, fours crématoires : Ceija Stojka nous livre un catalogue des souffrances infligées à son peuple au nom d’une idéologie perverse. « Tout nous était interdit, sauf de mourir. » Ecrit-elle en marge d’un dessin. Ainsi une petite acrylique comme Z6399 (son matricule à Auschwitz) devient émblématique de son effort à s’échapper de cet enfer, avec sa main rouge et tatouée sur fond noir qui se tend vers un rayon de lumière. Les dernières œuvres de cet hallucinant parcours ont, bien sûr, des tonalités plus optimistes (Libération de Bergen-Belsen).

Des manuscrits, des photos et un enregistrement de son chant complètent cette exposition singulière, d’une évidente sincérité artistique et d’une haute portée pédagogique à la fois. Elle s’inscrit parfaitement dans le cadre de la dixième édition de Latcho Divano, ce festival des cultures tziganes au sein de la Friche Belle de Mai et qui est, cette année, d’une grande richesse. Dans ces conditions, pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups ?

Exposition Ceija Stojka, du 11 mars au 16 avril
salle des Machines, du mercredi au dimanche, de 11h à 19h. Entrée gratuite.

Festival Latcho Divano, du 10 mars au 8 avril.
Toute information sur les spectacles et réservations sur : www.latcho-divano.com

 

 

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