Les communautés étrangères à Marseille

Histoire  /   /  de Jacques Lucchesi

On le sait : Marseille a été largement façonnée par ses vagues successives de migrants. Coup d’œil sur trois de ses plus importantes communautés. 

Dans le premier article de cette enquête sur l’immigration à Marseille, nous nous sommes focalisés – et pour cause ! – sur la présence transalpine. Nous avons vu le rude sort que beaucoup d’Italiens connurent ici lors de leur arrivée au XIXème siècle ; et comment, au fil du temps, ils se sont intégrés au tissu local jusqu’à devenir une composante fondamentale de son identité. Avec ce second volet nous allons passer en revue les autres communautés étrangères de cette ville. Celle-ci, en effet, a tissé des liens avec le monde entier et tous les enfants de la terre sont, un jour, venus arpenter son Vieux-Port. Aujourd’hui encore, des dizaines de nationalités s’y côtoient chaque jour. L’Afrique subsaharienne (Mali, Sénégal, Comores) et l’Asie du sud-est (Vietnam, Cambodge) lui ont fourni un important contingent de migrants dont le travail et les coutumes ont, peu ou prou, modifié la physionomie de la ville. Dans les années 90, la fin de l’URSS et l’ouverture des frontières dans l’espace européen  ont entraîné  une immigration en provenance des pays de l’Est. Si elle semble plus visible, elle n’est pourtant pas nouvelle ; car Marseille, dès les années 20, comptait déjà un bon nombre de Russes et de Polonais. Il y aurait beaucoup à dire sur ces différentes ethnies et les circonstances historiques de leur présence ici. Comme il faudrait également parler d’une immigration franco-française à Marseille, Corses au début du XXème siècle et rapatriés d’Algérie en 1962. Cependant, pour d’évidentes questions de place, nous scruterons plus particulièrement trois communautés dont l’implantation a partie liée avec les conflits majeurs du XXème siècle. Ce sont bien sûr les Arméniens, les Espagnols et les Algériens.

Le traumatisme arménien

Avec la première guerre mondiale, c’est une autre carte du monde qui va progressivement prendre forme. Des empires s’effondrent ; des nations naissent de leurs ruines mais tous n’y trouveront pas leur place. C’est le cas pour les Arméniens, poussés à l’exode tant par les Jeunes-Turcs et la mouvance kémaliste que par la Russie révolutionnaire. Leur drame est d’abord d’ordre géographique, avec un territoire coincé entre deux grands états antagonistes. Soucieux de pureté ethnique, le nouveau pouvoir turc va prétexter sa crainte d’une rébellion pour désarmer les conscrits arméniens sur son sol, avant de déporter une partie de la population turco-arménienne vers les déserts de Syrie. Entre 1915 et 1916, plus d’un million d’entre eux y laisseront la vie, actant le premier génocide du XXème siècle. Du côté russe, ce sont les Arméniens nationalistes ou nostalgiques des Romanov qui vont être persécutés par les Bolcheviks. Proclamée en mai 1918, la petite république démocratique d’Arménie sera vite absorbée par l’ogre soviétique. Ces bouleversements vont contraindre à l’exil un million et demi d’Arméniens entre 1922 et 1928. Pour beaucoup d’entre eux, Marseille va être une escale incontournable et souvent pérenne. Mais comment accueillir ces milliers de migrants qui débarquent en octobre 1923 ? Quoique chrétiens et nantis de certificats divers, leur teint brun et hâve effraie souvent le bon peuple marseillais qui crie à l’invasion et prend à partie ses édiles. La solution sera dans les camps d’internement, avec des dizaines de  familles entassées sans un minimum d’hygiène (on peut parler déjà de « jungle »). Le plus célèbre d’entre eux, le camp Oddo, accueillera jusqu’à 3 000 personnes et ne sera fermé qu’en 1927. Passé ce choc initial, les Arméniens vont se disséminer dans Marseille avec une préférence pour des quartiers comme Beaumont, Saint-Antoine et Sainte-Marguerite. La solidarité communautaire aidant, une sociabilité va se recréer avec des églises pour les rassembler dans le culte orthodoxe. Dix ans plus tard, ils constituaient, avec 20 000 individus, la troisième communauté étrangère, derrière les Italiens et les Espagnols. Durant l’occupation, ils ne seront pas les derniers, naturalisés ou non, à participer à des mouvements de résistance. Et sans jamais oublier la terre de leurs ancêtres, ils ont progressivement accédé à toutes les sphères de la société française.

La mélancolie espagnole

C’est au tout début du XXème siècle, quand les Italiens deviennent plus revendicatifs, que le patronat marseillais va faire appel à une main-d’œuvre espagnole. En 1914, ils sont 6 000 à travailler comme journaliers, avec l’espoir de revenir rapidement au pays. Vingt ans plus tard, c’est différent puisque, avec 22 587 représentants, la communauté espagnole se classe deuxième à Marseille, même loin derrière la communauté italienne (127 717 individus). Tels sont les bénéfices du regroupement familial et de leur progressive francisation. Cependant, l’Espagne se rappelle à eux dès 1934, avec les prémices de la guerre civile dans les Asturies. Faut-il rester ou répondre à l’appel des armes ? Ce dilemme va s’accroître, deux ans plus tard, avec l’offensive des troupes nationalistes. Soutenus par le parti communiste local, des comités de soutien aux Républicains espagnols s’organisent à Marseille, lieu de passage du matériel et des hommes vers l’Espagne. Dans le même temps un réseau franquiste se forme à Marseille – à l’instar du réseau fasciste italien – pour faire son travail de sape. L’enthousiasme des Espagnols marseillais pour la cause républicaine diminue avec les premiers revers qu’elle essuie. Et la demande d’aide que leur lance le parti communiste espagnol en 1938 n’aura qu’un faible retentissement. La chute de la République espagnole en 1939 entraîne un exode massif vers la France, surtout dans les départements limitrophes comme l’Ariège et le Tarn. Mais Marseille, aussi, accueillera son lot de réfugiés (avec les solutions d’urgence qui s’imposent), sans que ces nouveaux arrivants modifient sensiblement les contours de cette communauté déjà importante. Beaucoup seront affectés à des travaux agricoles, d’autres s’engageront dans la Légion étrangère ou entreront, avec l’Occupation, dans la clandestinité. Mais il ne sera plus question de revenir en Espagne, sa frontière avec la France étant fermée jusqu’en 1948.

Les tribulations algériennes

Comme les Espagnols, les premiers contingents de travailleurs algériens – pour la plupart des Kabyles – arrivent à Marseille au début du XXème siècle. Quoique de nationalité française, ils vont être solidement encadrés et beaucoup n’auront de cesse que de retourner en Algérie. Si leur nombre est peu élevé durant l’entre-deux-guerres, il va s’accroître progressivement après la Libération (où beaucoup prendront une part active dans les rangs de l’armée française). A cette époque, ils sont encore considérés comme des indigènes français et doivent des comptes aux autorités lorsqu’ils viennent en France chercher des conditions de vie meilleures qu’en Algérie. Et s’ils se dispersent dans le pays tout entier, tous arrivent par Marseille. En 1950, ils sont 15 000 – principalement des hommes – dans le département des Bouches-du-Rhône et, parmi eux, 11 000 ont un emploi régulier. Néanmoins, beaucoup ne trouvent à se loger que dans des meublés sordides et des bidonvilles. Plus tard viendra le temps des foyers comme ceux de la SO.NA.CO.TRA (Société Nationale de Construction de logement de Travailleurs). Si la Guerre d’Algérie met un frein à l’émigration en 1956, le regroupement familial qui s’amorce porte leur nombre à 24 000 en 1959. La politisation de cette population est assez faible, on y trouve peu d’extrémistes malgré la propagande du FLN qui cible les travailleurs algériens à Marseille. Il y aura pourtant de nombreuses arrestations, surtout après les attentats de l’été 1958 contre des installations industrielles. La paix revenue, beaucoup de familles algériennes iront habiter dans ces cités d’HLM des quartiers nord construites à la hâte pour accueillir les « pieds-noirs » rentrés d’Algérie : une cohabitation pas toujours facile. Les années 70 vont être marquées par une recrudescence d’agressions (« râtonnades ») contre des Algériens – ils sont 35 000 à Marseille en 1975. Ces tensions racistes s’apaiseront avec l’arrivée de la Gauche au pouvoir, dans les années 80 ; mais l’intégration se heurtera à l’écueil d’un chômage devenu endémique. Le bras de fer contre l’état algérien engagé, dans les années 90, par des organisations islamistes (comme le GIA, Groupe Islamique Armé), poussera de nombreux Algériens à chercher refuge en France. Aujourd’hui, ce sont d’autres tensions qui agitent les franco-algériens, de loin la plus importante communauté maghrébine de Marseille (au moins 200 000 sur une population globale de 800 000 habitants). Très présents dans le centre-ville, c’est dans le commerce que beaucoup cherchent une promotion sociale longtemps refusée…

 

Photo en Une _Enfants arméniens au camp Oddo à Marseille.

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