Hip-Hop, don’t stop !

Photo / Art  /   /  de Linda Mestaoui

 

Entretien avec Thierry Ollat, directeur du Musée d’Art Contemporain de Marseille pour l’exposition dédiée à la culture Hip-Hop à découvrir absolument.

TM : Comment est née l’idée de faire une exposition dédiée à la culture Hip-hop au MAC ?

Thierry Ollat : Marseille est une des rares villes en France où la culture Hip Hop a connu très tôt un développement exceptionnel. Elle est même la seule, hormis la capitale, à avoir connu au travers du Hip Hop un tel rayonnement national et international. Cette idée d’une exposition sur ce thème provient d’une proposition faite à Sébastien Cavalier, Directeur des Affaires Culturelles, de présenter pour la première fois la Culture Hip Hop dans les institutions de Marseille. Une manière d’honorer les acteurs de ce mouvement et mettre en valeur l’histoire de cette culture auprès de tous les publics. À l’origine, l’idée était de reprendre le projet pour lequel Akhénaton, leader du groupe de rap marseillais IAM, avait été le commissaire pour l’Institut du Monde Arabe. Cette reprise n’ayant pas été possible, nous avons pris la décision de produire une nouvelle exposition, plus historique et plus représentative de l’histoire de ce mouvement… dans ses diverses disciplines aux USA d’abord puis en Europe et dans le reste du monde, avec des focus particuliers sur la France dans les années 1980 et à Marseille pendant les années 1990. Il s’agissait pour les commissaires et moi-même de mettre en valeur cette nouvelle culture dans toute sa richesse aussi bien en graffiti, danse, mode et musique. Simultanément le MuCEM qui possède une collection exceptionnelle sur le sujet envisageait de présenter ses dernières acquisitions sur ce thème, réalisées récemment dans les pays du pourtour méditerranéen.

 

TM : Parlez moi des coulisses de sa préparation, elle est impressionnante et très réussie.

TO : Merci pour le compliment que je partage avec tous ceux qui ont associés leur compétence et leur mémoire pour la réussite de ce projet. En particulier avec les deux commissaires à qui j’ai demandé d’accompagner la réflexion que nous menions : Claire Calogirou, chercheuse spécialisée dans la culture Hip Hop et Sebastian Bardin Greenberg, musicien Hip Hop et jazz, producteur multi-platines spécialiste franco-américain du Hip Hop qui depuis New York nous a accompagné dans la recherche d’objets historiques introuvables en Europe.

Claire pour sa part est à l’origine de la formidable collection du MuCEM qu’elle s’est attachée à développer depuis plus d’une vingtaine d’années. La préparation a duré environ 8 mois d’intenses recherches et de nombreux contacts pour retrouver les sources, les documents, visionner les nombreux films historiques et les documentaires plus récents sur le sujet, réunir une iconographie représentative, accompagner ces documents de textes de présentation qui permettent aux visiteurs de contextualiser les sources, de comprendre la place de ces objets de référence, de clarifier les étapes du développement de cette nouvelle culture. Pour cela en plus de l’expérience considérable des deux commissaires, les travaux de l’écrivain journaliste, spécialiste incontournable du Hip Hop, Jeff Chang, ont été très utiles à nos réflexions.

L’exposition s’est progressivement structurée en 5 chapitres que sont :

– Les années 70 avec les prémisses en musique, graffiti et danse à partir du South Bronx.

– La décennie 80 qui est celle de l’expansion transatlantique avec le lien mais aussi la différence entre USA et France,

– Le Succès qui voit le rayonnement du rap et des breakdancers

– La Rue avec le renouveau du graffiti et la scène marseillaise

– L’intégration de la culture Hip Hop dans le monde d’aujourd’hui et ses derniers développements

L’ensemble des documents réunis étant enrichi d’une sélection d’extraits de films et d’émissions de télévision qui jalonnent ces différentes étapes, cela donne une dimension très attrayante et valorisante du Hip Hop.

 

TM : Est ce pour cela qu’elle dure aussi longtemps ?

TO : La durée de cette exposition de 8 mois environ est plus longue qu’à l’habitude pour plusieurs raisons. Cet énorme travail préalable ainsi que la rareté des objets réunis et la densité de l’exposition font qu’elle mérite plusieurs visites avant d’en saisir toute la richesse. Les autres arguments concernent la responsabilité sociale de l’institution. La culture Hip Hop ayant été longtemps déconsidérée, nous voulions qu’une exposition de cette ampleur trouve aussi toute sa place dans la durée. Que sa fonction réparatrice puisse s’exprimer pleinement dans cette durée. Enfin nous n’ignorons pas qu’un musée même s’il est très ouvert sur toutes les formes de la culture contemporaine n’échappe pas à certains clichés comme par exemple l’élitisme. Or la durée d’une telle exposition permet d’infléchir cet à priori en permettant à ceux qui n’ont pas l’habitude de prendre le chemin du musée de trouver ici le temps de le faire. Encouragés en cela par les retours positifs de ceux qui ont découvert l’exposition avant eux. Il faut du temps pour que les habitudes changent et que le public s’approprie son musée. Et je remarque avec bonheur que la fréquentation du premier mois d’ouverture de l’exposition est aussi élevée que le fut celle des Time Capsules de Warhol soit presque 10’000 visiteurs. C’est formidable si l’on pense qu’il y a dix ans, le musée atteignait péniblement 15’000 visiteurs par an. L’autre élément très positif de cette durée, de l’accessibilité de cette exposition et des musées en général, c’est la multiplication de l’effet d’entrainement auprès de tous les publics de toutes les communautés. Jamais le public qui se croise dans les salles n’a été aussi diversifié et c’est formidable pour le musée.

 

TM : Quels retours avez vous ?

TO : Excellents à tous points de vue et de tous les points de vues qu’il s’agisse des artistes et des acteurs du Hip Hop, les musiciens, les danseurs. Les graffiteurs sont plus discrets en général. Mais aussi des spécialistes et chercheurs français comme étrangers, et de l’ensemble du public qui sort enchanté de l’exposition. Les commentaires sur le livre d’or sont élogieux de même que sur les réseaux sociaux et ils proviennent de tous les milieux. Le vernissage avec les performances des danseurs, la Nuit des Musées, la soirée Carpe Noctem des étudiants ont été des moments extraordinaires. Le public est à la fois très vivant et très attentif, curieux et concentré. Il apporte beaucoup d’informations pendant les visites commentées, c’est une situation, une exposition très vivante. Tout ce passe comme si beaucoup des visiteurs avaient la sensation que cette histoire, trop longtemps restée invisible, avait faillit se perdre avant d’être reconnue et qu’il fallait, pour éviter cette perte, transmettre les souvenirs que l’on en a. C’est une transmission entre générations, beaucoup des acteurs ou des amateurs du Hip Hop sont aujourd’hui des parents qui viennent pour faire découvrir les souvenirs de leur jeunesse à leurs enfants.

En même temps nous accueillons aussi de plus en plus de touristes comme cette Américaine de Seattle, ou des personnalités comme Ora Ito et les ambassadeurs de Marseille prochainement. La semaine dernière, le site internet de Vanity Fair France nous plaçait dans sa sélection des onze expositions incontournables de l’été 2017. De tels retours après tout ce travail c’est vraiment formidable.

 

TM : Que représente cette culture pour vous ?

TO : Une vraie expérience de renouvellement à la fois dans l’action et la réflexion, une culture de l’exploit au bénéfice de la reconnaissance individuelle dans l’échange avec les autres. Qui passe souvent par le défi mais en détournant sa violence intrinsèque au bénéfice de la création artistique et de la fête. C’est une forme très joyeuse d’activité artistique conduite dans l’effervescence des challenges que les artistes se fixent.

C’est très sensible dans la danse comme dans le graffiti mais aussi sous d’autres formes entre les musiciens. En même temps c’est une culture qui prend le contre pied de l’« establishment » et pour cela elle a nécessairement une dimension politique. Cette forme de l’émancipation porte en elle des réussites exceptionnelles.

 

HIP HOP : UN ÂGE D’OR 1970-1995… Jusqu’au 14 Janvier 2018
MAC, Musée d’art contemporain de Marseille
69 Avenue de Hambourg, 13008 Marseille,

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