L’Eden, dans le berceau du cinéma

Histoire  /   /  de Jacques Lucchesi

Avec ses 122 ans, l’Eden est le plus vieux cinéma du monde encore en activité. Et c’est à La Ciotat qu’il se trouve.

S’il est un art qui a changé notre rapport à la réalité, c’est bien le cinéma. Véritable machine à rêves, il déploie depuis cent vingt ans ses rets un peu partout sur la planète, générant un chiffre d’affaires annuel de presque cent milliards de dollars. Ce culte-là a bien sûr ses dieux et ses grands prêtres avec les stars et les producteurs ; il a aussi ses temples avec les salles dites obscures. Là, face à l’écran, enfoncés dans un fauteuil moelleux, nous avons tous passé une partie de notre jeunesse à vivre par procuration des aventures délicieuses ou périlleuses, exaltantes dans tous les cas, comme la vie quotidienne ne nous en offre que rarement – elle qui aurait plutôt tendance à les prohiber.

Vient cependant un âge où l’on se demande où et quand tout cela a commencé. Pour le savoir il faut venir à la Ciotat, au cinéma Eden-Théâtre. Cette salle de 208 places (elle en eut jusqu’à 250) est considérée comme le plus vieux cinéma du monde encore en activité. On n’entre pas ici sans une certaine émotion. Pensez donc ! Depuis la grande cour jusqu’à la salle de projection, avec sa moquette rouge, ses escaliers et ses piliers en bois, tout est d’époque. Comme d’ailleurs le projecteur que l’on peut voir sur le balcon, face à la scène « à l’italienne ». Juste à côté, on découvre les bustes des frères Lumière, Auguste et Louis, inventeurs du 7ème art, mais aussi celui de leur père Antoine, le promoteur de cette fabuleuse aventure.

Proviseur à la retraite et président de l’association Les Lumières de l’Eden, Michel Cornille est intarissable sur le berceau et les débuts du cinéma. C’est lui qui a remis ce cinéma dans le circuit en 2013, après avoir bataillé contre une société immobilière qui voulait  le transformer en parking. Depuis, son inscription au patrimoine national l’a soustrait définitivement à ce genre de sacrilèges. Oui, l’histoire de l’Eden tient de la saga romanesque. Fondé en 1889 par Alfred Seguin, un entrepreneur marseillais, c’est d’abord le plus grand café-concert de La Ciotat. Il va le revendre à Raoul Gallaud qui va le faire prospérer durablement. Parmi ses amis, il y a un industriel lyonnais, peintre et photographe à ses heures, qui vit dans un château voisin : le bien nommé Antoine Lumière. Celui-ci a deux fils assez portés sur les sciences. Louis, en particulier, a fabriqué une étrange boîte noire avec laquelle il enregistre des scènes de rue, restituant leur mouvement. Pourquoi ne pas organiser une séance de projection ? Elle aura lieu, la toute première fois, au château paternel, le 21 septembre 1895. C’est un succès et cent cinquante invités découvrent, fascinés, une dizaine de  petits films, dont L’arroseur arrosé. Du coup Raoul Gallaud veut rééditer l’évènement  à l’Eden, le 14 octobre suivant. Ce sera, cette fois, un « bide », mais Antoine Lumière reste confiant sur l’avenir de cette invention familiale. Le 28 décembre, il la présente à Paris, au Salon Indien, devant un parterre de trente spectateurs enthousiastes. A la fin de la projection, un certain Georges Méliès veut même la lui acheter : en vain. C’est toujours Antoine qui, en homme d’affaires avisé, embauche peu après, des opérateurs chargés de collecter des images sur les cinq continents. D’autres salles de cinéma s’ouvrent çà et là, mais sans viabilité. L’Eden, en revanche, résiste et organise, le 21 mars 1899, la première séance payante pour deux cents cinquante spectateurs. La demande se maintiendra les jours suivants, confirmant les intuitions du père Lumière. On connait la suite des évènements…

Malgré l’ouverture d’autres salles de cinéma à La Ciotat, l’Eden tiendra bon jusqu’en 1982, date à laquelle un fait-divers sordide entraînera sa fermeture. Propriété de la ville depuis 1992, celle-ci intervient, comme d’autres institutions, dans son budget annuel. Malgré tout, sa billetterie dégage environ 80 000 euros sur un montant global de 280 000 euros. A la tête d’une petite équipe de salariés et de bénévoles, Michel Cornille assure une programmation soignée qui, tout en faisant la part belle au patrimoine cinématographique, propose aussi des films récents – comme La dormeuse Duval de Manuel Sanchez qui vient à peine de sortir – à un public de tous âges. Il organise aussi des rencontres-débats avec des réalisateurs et des acteurs : c’est ainsi qu’on a vu ici des personnalités comme Claude Lelouch et Fanny Ardant. Par ailleurs, il ouvre ses portes à d’autres manifestations cinématographiques, comme le Festival du 1er Film Francophone dont la 35ème édition s’est tenue ici entre le 31 mai et le 4 juin 2017. Comme quoi le plus vieux cinéma du monde est aussi une affaire qui tourne.

Association Les Lumières de l’Eden
25 boulevard Georges Clémenceau, La Ciotat
_04 88 42 17 60 _contact@edencinemalaciotat.com
Plein tarif des séances : 6,50 €

Photo en Une _André Grasso

Vous aimerez aussi

Mitri Hourani est un « artiste artisan » à la manière de Chaissac, « faisant des choses artistiques...

L’auteur de Manosque « trempe sa plume dans la vie »  pour raconter des histoires. Dans son dernier...

En 2017, la célèbre marque de sportswear identifiable à son nœud papillon rose fête ses 30 ans !...