Henry-Jacques Espérandieu, l’architecte de Marseille

Histoire  /   /  de Jacques Lucchesi

Il fut, au XIXème siècle, l’artisan du renouveau architectural de Marseille. Retour sur ce destin exceptionnel sans lequel notre ville ne serait pas tout à fait la même.

 

Pour qui prend encore le temps de regarder autour de soi, une ville comme Marseille se présente comme un immense texte toujours en devenir. Un texte dont les mots seraient la pierre, le béton, le métal et le verre. Un texte sans cesse effacé et réécrit selon les exigences du présent. Telle est la contrainte qui pèse sur l’architecture depuis toujours. Et cet art, qui fut longtemps le premier de tous, doit conjuguer utilité et esthétique, quand il ne fait pas que traduire les rêves d’une époque. Rares, néanmoins, sont ses créations vouées à passer les siècles. Celles de Henry-Jacques Espérandieu (1829-1874) font parties de celles-là, car elles ont modifié sensiblement la physionomie de notre ville. Au départ, il n’était pourtant pas le mieux placé pour devenir l’architecte majeur de Marseille, au XIXème siècle. Mais sa force de travail phénoménale et le soutien de quelques maîtres (Léon Vaudoyer, Charles Questel) rencontrèrent la volonté d’embellissement qui animait les édiles marseillais de ce temps-là. Son parcours fut pourtant loin d’être facile et sa mort prématurée laissa bien des projets inachevés. Partons à la redécouverte de ses grandes réalisations.

Une jeunesse très studieuse

Naître au sein d’une famille protestante : quel paradoxe pour le futur architecte de Notre-Dame de La Garde ! C’est pourtant sous les auspices de la religion réformée que se déroulèrent l’enfance et la jeunesse de Henry-Jacques Espérandieu. Élève au collège royal de Nîmes entre 1840 et 1845, il manifesta des dons précoces pour les mathématiques et la poésie (sa vie durant, il écrira des poèmes). Mais c’est à l’Académie royale, qu’il fréquente parallèlement, que son goût pour le dessin s’affirmera. Dès seize ans, il sait qu’il sera architecte. Et sa première rencontre avec Charles Questel, alors à Nîmes pour reconstruire l’église Saint-Paul, confirmera sa vocation. Le voici bientôt à Paris, inscrit à la prestigieuse École des beaux-arts, la seule en France qui préparait alors au métier d’architecte. Et quoique les frais de scolarité aient été très élevés pour ce fils de simple artisan, son père le soutiendra sans faillir. Par l’entremise de Questel, le jeune Espérandieu rencontra Léon Vaudoyer, autre architecte réputé qui l’admit dans son atelier avant d’en faire son collaborateur dévoué. Pour Espérandieu ces années parisiennes ne furent en rien une vie de bohème. Travaillant d’arrache-pied de jour comme de nuit, monnayant ses dons d’aquarelliste pour financer une partie de son quotidien austère, il sera reçu architecte avec un an d’avance. De retour dans le Midi en 1852, Vaudoyer va l’associer au chantier de la cathédrale de la Major puis l’encourager à postuler au projet de Notre-Dame de La Garde.

Le renouveau du culte marial et Notre-Dame de La Garde

Avec l’échec de la Deuxième République et la fondation du Second Empire, suite au coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, le catholicisme va trouver un second souffle en France. À Marseille, il est servi avec ferveur par l’évêque Eugène de Mazenod, entre 1837 et 1861. Le dogme de l’Immaculée Conception est proclamé par le pape Pie IX en décembre 1854 et l’idée d’un monument à la Vierge s’impose peu à peu à l’évêque. Mais à qui confier sa réalisation ? Il y a bien l’élève de Vaudoyer, si doué, avec un nom si chrétien, mais voilà, il est protestant… Qu’à cela ne tienne : on fera taire les mauvaises langues et c’est donc à Espérandieu qu’échoit la réalisation de la colonne de la Vierge. Disposée tout d’abord sur la butte Saint-Charles, elle sera inaugurée en grande pompe le 8 décembre 1857. Déplacée en 1922, lors de la construction des grands escaliers de la gare, on peut encore l’admirer un peu plus loin, à l’angle du boulevard Voltaire. Le chantier de la basilique de Notre-Dame de La Garde, qu’il décroche en 1854, sera pour lui bien plus ardu, marqué par de nombreux conflits et d’incessants problèmes d’argent. Mais si Espérandieu assistera à l’inauguration du parcours vers la colline sacrée en juin 1864, s’il verra la statue de la Vierge à l’Enfant (dorée à la feuille d’or) s’élever vers le bleu du ciel marseillais en septembre 1870, il ne pourra pas terminer la transformation intérieure de la vieille chapelle médiévale, toujours happé par de nouvelles commandes.

L’École des beaux-arts et la bibliothèque Carli

En 1859, le maire Honnorat se prend à rêver d’un musée, d’une bibliothèque et d’une École des beaux-arts qui se dresseraient sur l’ancien jardin du couvent des Bernardines. Il voit trop grand car il n’y a que 7 484 m2 de surface bâtissable. Il faudra se contenter de ne construire ici que la bibliothèque et l’école. Et c’est Espérandieu (déjà architecte de la ville de Marseille) qui portera ce beau projet en 1865. Il conçoit deux grands bâtiments, un jardin intérieur et un escalier d’honneur menant à la bibliothèque. Sur les façades seront inscrits les noms des principaux styles architecturaux. Mais, là encore, des difficultés budgétaires vont rapidement apparaître, ralentissant les travaux, obligeant la municipalité à privilégier le site Longchamp (choisi pour accueillir les musées déplacés). Le chantier redémarrera en 1872 mais ne sera achevé qu’après la mort de son architecte. La presse locale saluera sans grand enthousiasme son inauguration. Et ce n’est qu’un siècle plus tard qu’elle redécouvrira tout le travail fait par Espérandieu sur ce site.

Le palais Longchamp

Au départ, il y a le percement du canal de la Durance par l’ingénieur Franz Mayor de Montricher, en 1839. Les travaux prendront fin dix ans plus tard avec l’installation du château d’eau sur la butte Longchamp. Néanmoins il manquait un décorum à cette innovation qui allait garantir une eau abondante et saine à tous les Marseillais. Le projet est successivement étudié par deux maires de Marseille, Elysée Renard et Jean-François Honnorat. Mais c’est finalement un de leurs successeurs, Théodore Bernex, qui mènera à bien sa réalisation en 1869. Le premier, le sculpteur Auguste Bartholdi propose un monument allégorique à la Durance sur le modèle de la fontaine qu’il a conçue pour Bordeaux. Mais ses différents plans sont écartés par un jury d’experts composé de Vaudoyer, Labrouste et Baltard. Ce qui profite, une nouvelle fois, à Espérandieu dès 1861, même au prix d’une violente polémique car Bartholdi revendiquait la paternité du projet. La réalisation du palais Longchamp sera, malgré tout, le chantier le plus gratifiant pour Espérandieu car il pourra choisir tous ses collaborateurs, comme le sculpteur Jules Cavelier pour la fontaine et le peintre Pierre Puvis de Chavannes pour les fresques murales du musée des Beaux-Arts. Lors de son inauguration en août 1869, il sera proposé pour le Prix de l’Empereur – fait exceptionnel pour un monument de province ! – que, finalement il n’obtiendra pas. La guerre franco-prussienne, dès l’année suivante, se chargera d’en chasser l’amertume.

Présence d’Espérandieu

Décédé le 11 novembre 1874 à la suite d’une fluxion pulmonaire, Henry-Jacques Espérandieu fut aussitôt inhumé au cimetière protestant de Nîmes. Il reste cependant l’un des plus illustres enfants de Marseille et c’est à elle que sa célébrité est à jamais liée. Sa présence y est pourtant discrète. Non loin du palais Longchamp, une rue longue et étroite porte son nom. Et l’on peut voir, dans la cour d’honneur du palais Carli, son buste de marbre avec, inscrites sur sa colonne, ses principales réalisations. Mais a-t-il besoin de plus ? Car ce sont elles qui resteront, aussi longtemps que durera cette ville, les sûres garantes de sa mémoire. Témoins muets d’une époque où l’on valorisait davantage l’œuvre concrète d’un homme que son image et ses propos.

TEXTE _Jacques LUCCHESI
ILLUSTRATIONS _Caroline MANCEAU

Nota bene : pour la rédaction de cet article, nous nous sommes principalement appuyés sur le livre de Denise Jasmin, Henry Espérandieu, la truelle et la lyre (éditions Actes-Sud).

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