Fondation d’art Carmignac

Célébrités  /   /  de Caroline Bouteillé

Les collectionneurs d’art se partagent en deux clans. D’un côté ceux qui chérissent jalousement leurs œuvres, les soustrayant aux regards du commun, et de l’autre ceux qui aiment en élargir la portée en les exposant au public. Pour notre plus grand plaisir, les Carmignac sont de ceux-ci.

« J’ai posé mon front parmi les vagues profondes,/
je suis descendu comme une goutte dans la paix sulfurique,/
puis je suis revenu comme un aveugle à ce jasmin du printemps humain si usé.» 

C’est avec ces mots que Pablo Neruda*, immense poète chilien, raconte sa vision d’une descente au centre de la Terre dont il remonte changé, capable de poser un regard neuf sur le monde et de se faire le porte-voix des Sud-Américains démunis et en révolte. C’est une expérience similaire que la fondation d’art Carmignac proposera à ses visiteurs dès cet été, et ce n’est peut-être pas étonnant venant d’un mécène, Édouard Carmignac, qui a grandi au Pérou et qui, sans partager leurs opinions, s’avoue fasciné par les figures révolutionnaires, comme en témoigne son Mao d’Andy Warhol. 

En effet la fondation, basée sur l’île de Porquerolles, tire parti de son cadre enchanteur et en intègre les atouts et les contraintes (impossible par exemple de construire en surface sur un territoire ainsi protégé), dans une démarche artistique cohérente. La visite commence donc par un voyage en bateau, au départ du port de la Tour fondue, qui invite le voyageur à entrer dans un autre monde, apaisant et naturel, loin des turpitudes de la vie continentale. Arrivé sur place, au cœur du parc national, il traverse la forêt avant d’atteindre le musée, où il pénétrera pieds nus et découvrira, en sous-sol, les collections d’art amoureusement constituées en quelques décennies par Édouard Carmignac. Des œuvres éclectiques dans leurs formes (peinture, sculpture, photographie…), qui demeurent marquées par un goût prononcé pour l’art du xxe siècle : Basquiat, Warhol, Richter, Lichtenstein ou encore De Kooning, mais qui ne s’y réduisent pas, s’ouvrant également à la scène émergente, exposant des artistes comme Korakrit Arunanondchai ou Theaster Gates. 

Édouard Carmignac et son fils, Charles (lui-même un artiste, que vous connaissez peut-être sans le savoir, auteur et musicien du groupe folk Moriarty), auraient pu garder ces trésors par-devers eux, coincés entre quatre murs, mais ils ont préféré les offrir au regard du grand public, dans ce sous-sol où pénètre, par des prouesses architecturales remarquables que l’on doit à l’agence GMAA, la lumière du jour. 

Après avoir dialogué avec ces grands noms des beaux-arts, dans des conditions privilégiées qui lui auront laissé le loisir de s’abandonner dans les trames des toiles (seulement 50 visiteurs sont autorisés à accéder à la collection par demi-heure), le visiteur remonte à la surface, le regard chargé et changé, pour profiter des jardins imaginés par le paysagiste Louis Benech. On aurait presque du mal à parler de muséographie pour évoquer cette visite qui, à bien y regarder, ressemble davantage à un voyage initiatique et poétique qu’à un parcours scénographié. 

L’exposition inaugurale, « Sea of Desire » (qui a débuté le 2 juin et sera visible tout l’été), promet d’être à la hauteur des ambitions de la fondation et à l’image de la philosophie de son créateur. Provocante, avide de liberté, elle défie le public et l’enjoint à faire le lien entre des œuvres protestataires du siècle dernier, inspirées par le vent de révolte des années 1960 et 1970, et les créations de jeunes artistes d’avant-garde. Dans leur grande majorité, les pièces sont issues de la collection Carmignac, mais l’exposition, montée sous la houlette de Dieter Buchhart (commissaire d’exposition au musée Guggenheim à Bilbao, à l’Art Gallery of Ontario, aux Fine Arts Museums of San Francisco, à l’Albertina de Vienne, au Musée d’art moderne de Paris, etc.), emprunte également des œuvres à d’importantes collections privées et à bon nombre de musées internationaux. Alors, on prend une grande inspiration et on se jette à corps perdu dans cet improbable voyage océanique au centre de la Terre. 

* traduction NRF de Claude Couffon

Fondation Carmignac
Villa Carmignac – île de Porquerolles, Hyères

Ouverture de 10h au coucher du soleil
Tarif plein 12 €, réduit 8 €, jeune 5 €, gratuit pour les moins de 12 ans et les habitants de Porquerolles.

_www.fondationcarmignac.com 

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