Le Train bleu, Agatha Christie

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Éditrice et auteure de romans policiers, Anne Martinetti, nous emmène à la rencontre de romanciers du Sud et d’intrigues méditerranéennes. Cet été, (re)plongeons-nous dans l’histoire du Train bleu d’Agatha Christie pour une petite escapade dans les Années folles, entre crime, machinations et stations balnéaires…

Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’histoire personnelle d’Agatha Christie est intimement liée à Marseille. C’est là que son frère Monty, Louis Montant Miller, a vécu plusieurs années avec sa dernière compagne, une Marseillaise prénommée Charlotte. Mort subitement dans un café du front de mer en 1929, il fut inhumé au cimetière militaire de la ville. Ce frère à la vie aventureuse, Agatha Christie le dépeint dans plusieurs œuvres ; le Sud de la France (et même la Corse !) lui fournirent les décors de plus d’une intrigue. Monte-Carlo, Cannes, Villefranche, autant de destinations ensoleillées et fréquentées assidûment par la gentry britannique, autant de sujets d’intrigues criminelles à échafauder ! Mais Le Train bleu, qui mena les touristes vers la Méditerranée dès 1886, a une signification particulière dans le parcours de la reine du crime : écrit à l’un des pires moments de toute son existence (son divorce), il représente pour elle le passage du statut d’écrivain amateur à professionnel : « En assumant le fardeau d’une professionnelle, qui est de continuer à écrire même quand vous n’en avez pas envie, quand vous n’aimez pas trop ce que vous écrivez et que ce que vous écrivez n’est pas particulièrement bon », se souvient-elle dans ses mémoires. 

Mais si la crise que traverse l’auteure dans sa vie se ressent dans le regard qu’elle porte sur ses personnages, sur la mélancolie et la lucidité de son héroïne Katherine Grey « à l’automne de sa vie » (c’est-à-dire à 33 ans, mais on est en 1928 !), en revanche du point de vue de l’intrigue, la reine du crime est un peu trop sévère envers elle-même lorsqu’elle se déclare insatisfaite du résultat. Écrit en février-mars 1927 ou 1928 (les biographes se disputent à ce sujet, mais la chronologie voudrait que ce fût en 1927), le roman est un parfait témoin de son époque, cousin criminel de La Madone des Sleepings, de Maurice Dekobra ou d’Hécate, de Pierre Jean Jouve. Les personnages du Train bleu, « le train des millionnaires » selon son surnom, ne fréquentent que les lieux les plus huppés de la Côte : Derek Kettering, coureur de dot, déjeune au Negresco, le comte de La Roche, gigolo de Nantes,  loue une villa à Antibes, et c’est au casino de Monte-Carlo que l’on se distrait. La villa Marguerite de lady Tamplin, qui en est à son quatrième mari, est renommée pour ses bruyantes soirées où les cocktails coulent à flots. Katherine Grey observe qu’à « travers les mimosas, on voyait les eaux bleues de la Méditerranée », et qu’on est mieux là qu’à St. Mary Mead ! 

Les îles d’Or (Porquerolles, Port-Cros, île du Levant) sont qualifiées de « lieu retiré et idyllique » par le commissaire Caux. Aucune auberge de route de montagne dans l’arrière-pays, mais des lieux très identifiés dans l’imaginaire britannique, et qui aidèrent sans aucun doute l’auteure dans sa rédaction. Mettant en scène un Poirot tout en délicatesse, en tous points conforme à l’interprétation qu’en donne Kenneth Branagh dans son adaptation du Crime de l’Orient-Express (autre train prestigieux !), Le Train bleu commence par le meurtre de Ruth Kettering, assassinée dans le train à la hauteur de Lyon. Son riche père charge Hercule Poirot, l’autoproclamé « plus grand détective du monde », de découvrir le ou la coupable… Le pseudo-comte de La Roche, dont la victime était amoureuse, pourrait lui avoir dérobé ses bijoux après l’avoir tuée. Son mari, à qui la rumeur prête une liaison avec la scandaleuse danseuse Mireille, est également suspect. Et pour compléter cette distribution « Années folles », un receleur grec, M. Papopoulos, une prostituée d’origine mongole, un trafiquant russe nommé Krassnine et une artiste transformiste, au nom de scène exotique de Kitty Kid… Un véritable roman d’aventures ! Mais l’intelligence de l’écrivaine dans ce roman est d’avoir placé toute l’histoire du point de vue de Katherine Grey, qui, après des années de claustration en tant que dame de compagnie dans le petit village anglais de St. Mary Mead, hérite d’une fortune lui permettant d’envisager des vacances prolongées au soleil. Sa sagesse, sa lucidité lui font examiner tous les personnages sans faux-semblants, et elle est pour Poirot une auxiliaire précieuse. Le Train bleu reste aujourd’hui un témoignage littéraire passionnant sur la vie en Méditerranée dans les Années folles, et son charme vintage n’a pas pris une ride. À lire… ou à relire !

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