La Garçonne de Victor Margueritte

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Qui se souvient de Monique Lerbier ? Certainement peu de monde. Et pourtant, nous lui devons beaucoup, nous les femmes. Surtout à son géniteur de papier, Victor Margueritte, qui brûla sa vie et sa carrière à l’aune de la liberté qu’il accorda à son héroïne. Mais commençons par le début.

 

La petite Monique, grandie entre Hyères et Marseille à cause du climat, sous la férule bienveillante d’une tante cultivée et célibataire, est dotée d’une intelligence aiguë et d’un caractère romantique. Douée pour les études (étudiante à la Sorbonne), douée de ses mains (elle confectionne des fleurs à partir de matériaux de récupération), elle est destinée à épouser un coureur de dot dont elle est éprise et qui ne songe qu’à mettre la main sur un brevet industriel déposé par son père. Faisant fi des conventions qu’elle déteste, la jeune femme s’est donnée à lui avant le mariage. Hélas… ou heureusement ?

Avec pour modèle implicite la Diane chasseresse qu’elle a découverte enfant au musée de Marseille, couverte jusqu’aux pieds d’une stola qui la cache aux yeux de tous pour permettre à ceux qui l’admirent de se concentrer sur son esprit, Monique veut s’accomplir à Paris. Mais quelle prétention, dans un monde où les filles de bonne famille s’encanaillent à la cocaïne et se laissent entraîner dans des mariages arrangés où leurs parents les vendent contre un nom, un titre, une fortune… Monique ne veut pas céder une once de terrain. Ni à l’infidèle Lucien, ni à son père plus soucieux du succès de ses affaires que de l’avenir de sa fille, ni à sa mère, mariée davantage aux convenances qu’à la sincérité. Monique se comportera en véritable dandy, rendant coup pour coup, cédant au premier venu par vengeance, se ruant dans une histoire d’amour sacrificielle avec un écrivain maudit, aménageant sa fumerie d’opium personnelle mais aussi sa boutique de décoration d’intérieur, utilisant talents, compétences et diplômes pour devenir cette femme indépendante qui veut prendre, non pas une revanche sur les hommes, mais la même liberté qu’eux. Et pourquoi pas ? Parce qu’en France, en 1922, la peur des révolutions écrase dans l’œuf les velléités féministes : les femmes qui conduisent, les femmes qui travaillent, celles qui ne se marient pas et n’ont pas d’enfants par choix sont plus suspectes que celles qui se laissent frapper sans se rebiffer. C’est ce monde à l’envers, ces « Années folles » que Victor Margueritte épingle durement, soulignant que d’autres pays ont accordé des droits civiques aux femmes. En 1922, elles votent déjà en Amérique, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Belgique, en Autriche, en Tchécoslovaquie, en Finlande, au Danemark ! 

Histoire simple, prétexte à un plaidoyer pour la liberté de s’accomplir en tant qu’individu, car le livre ne s’adresse pas qu’aux femmes, mais aussi au regard que les hommes portent sur ce qui n’est pas encore « le deuxième sexe », ce parcours d’une fille de bonne famille qui aurait pu s’appeler Colette fit scandale. Décoré de la Légion d’honneur, Victor Margueritte, qui témoigna toute sa vie d’une vision progressiste de la société, et milita à sa manière (très controversée durant la seconde guerre mondiale, où il alla plaider le pacifisme en Allemagne…) toujours pour la suprématie de la culture et de l’éducation sur la guerre ou l’inégalité, dut rendre sa décoration. On ne lui pardonna pas des phrases définitives et prémonitoires comme « Les mœurs nouvelles des jeunes filles, avec les excès que tout apprentissage de liberté comporte, embellissent peut-être le visage de la femme de demain » ou encore « La virginité, chère aux anciens acheteurs d’épouses, ne me semble pas avoir plus d’importance qu’une dent de lait ! », placées dans la bouche d’un homme… 

Mais durant dix ans, le livre eut un succès monstre, essaimant son esprit libertaire jusque dans la mode : coupe de cheveux « à la garçonne », corset voué aux gémonies, robes sans taille ou pantalons larges, l’esprit garçonne devait perdurer longtemps. À l’époque du langage châtié et des phrases étudiées, le français de Victor Margueritte détonne : bidet, vice, métro qui « sent mauvais », « mec plus ultra » (c’est la première fois que l’expression est utilisée en littérature !), attitudes arrogantes démontées à grands coups de lucidité décapante et de phrases lapidaires souvent drôles et encore de notre temps, insolence, violence du langage et des mœurs ont frappé à jamais ce roman du sceau de la modernité. On le lit en 2018 avec facilité, là où il choquait, hypocritement, en 1922. Mais Sartre, Easton Ellis ou Beigbeder sont passés par là, décrypter les comportements sociaux de manière décoiffante et dézinguer ses contemporains est devenu un exercice de style ! La garçonne est aujourd’hui une femme moderne qui veut vivre en harmonie avec ses convictions, dans la franchise et les sentiments sincères. Alors merci, Monique Lerbier, nous autres qui avons eu la chance de lire Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi, Joyce Carol Oates ou Margaret Mead, nous le savons bien : être une femme libérée, c’est pas si facile…

 

 

TEXTE _Anne MARTINETTI

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