Jean Dubuffet, à l’état brut

Photo / Art  /   /  de Romain Bony Cisternes

Incontournable de l’agenda culturel de l’été à Marseille, l’exposition « Jean  Dubuffet, un barbare en Europe », constituée de presque 300 œuvres issues des plus grandes institutions culturelles françaises et européennes, se veut une rétrospective initiatique de l’œuvre d’un des artistes les plus controversés de l’après-guerre. À l’heure de la reconstruction et des Trente Glorieuses, Dubuffet semblait, lui, déterminé à bouleverser l’art en abandonnant les conventions pour explorer les tréfonds de l’âme humaine et s’interroger sur la véritable nature des valeurs occidentales.

En critiquant le concept d’art primitif, d’invention européenne, Dubuffet se fit l’apôtre du relativisme culturel, et on lui doit d’avoir fait voler en éclats l’idée, très répandue à l’époque, qu’il existait, entre les arts du monde, une hiérarchie. Il n’est guère étonnant, dès lors,  que son œuvre ait cherché à déconstruire un postulat fondamental de l’Europe colonisatrice : celui selon lequel les arts asiatiques ou africains étaient primitifs dans leur essence, puisqu’incapables d’égaler le degré de raffinement de l’art européen. Belle image pour le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, dont la raison d’être est, justement, de placer les arts de tous les horizons sur un pied d’égalité.

En créant le courant de l’art brut, il alla encore plus loin dans la révélation de la vraie nature artistique : une forme d’expression indépendante des prédispositions artistiques de chacun, indemne, comme il se plaisait à le souligner, de nature artistique. L’art est brut d’où qu’il provienne : cultures éloignées, hôpitaux psychiatriques, enfants en bas âge. L’altérité, qu’elle soit culturelle ou mentale, constitue le postulat fondamental de la doctrine de Dubuffet ; une altérité qu’il a passé sa vie à explorer, à révéler, à légitimer, à contre-courant des pesanteurs et du formalisme culturel de son époque. L’œuvre a donc beaucoup à voir avec les sciences humaines (sociologie, ethnographie, anthropologie) que l’artiste (et écrivain !) jugeait indissociables de la compréhension de la création artistique en général.

L’exposition, conçue par les commissaires Baptiste Brun et Isabelle Marquette comme un parcours initiatique, n’a de cesse d’appeler le visiteur à un questionnement sur la place de l’homme dans le monde, dans l’art et dans la société. En dépeignant, dans Affluence, « l’homme du commun », ou l’individu lambda, il souligne, non sans une certaine malice, que dans cette période faste des Trente Glorieuses, tout le monde, finalement, se ressemble. Pourquoi, alors, se dit-il, établir une hiérarchie entre les hommes et les arts ? 

Dans Le Géologue, la présence d’un petit personnage sur un paysage de couches stratigraphiques, tenant dans sa main une petite loupe, illustre parfaitement le décentrage de l’homme par rapport au monde. Avec Le Déchiffreur, Dubuffet interpelle directement, dans ces années d’après-guerre, l’homme face à son travail de mémoire sur la guerre. 

Au-delà des œuvres du peintre lui-même, l’exposition met à l’honneur, comme l’artiste en son temps, les créations de patients d’hôpitaux psychiatriques avec, notamment, la magistrale représentation de la « machine à influencer » de Robert Gie., chimère dont se croyait victime ce patient atteint de schizophrénie, et qu’il parvint toutefois à dessiner avec une précision et une perfection troublantes. 

Le Mucem nous offre ainsi une belle leçon d’humilité face à la complexité du monde et de la nature humaine, particulièrement d’actualité plus d’un demi-siècle après l’émergence de l’art brut comme véritable courant. 

Jean Dubuffet, un barbare en Europe jusqu’au 2 septembre au Mucem
7 promenade Robert Laffont, Marseille 2e

Tous les jours sauf le mardi de 11h à 20h
_www.mucem.org 

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