Balade pagnolesque au cœur de Marseille

Histoire  /   /  de Romain Bony Cisternes

Rares sont les enfants du pays qui ne considèrent pas les fameuses adaptations cinématographiques des œuvres de Pagnol, La Gloire de mon père et Le Château de ma mère, comme des madeleines de Proust. Souvenez-vous de la magistrale ouverture du premier opus : vue éclatante sur le Garlaban, cigales, et bande originale composée par Vladimir Cosma… de quoi vous prendre aux tripes. Pagnol lui-même disait : « À Marseille, je suis toujours enfant, à Paris, je suis vieux… » C’est pourquoi nous proposons aux nostalgiques de leur enfance (et aux autres, bien sûr) de nous suivre dans une balade pagnolesque au cœur de la cité phocéenne. Car la ville regorge de lieux emblématiques liés de près ou de loin à la vie ou à l’œuvre de Pagnol. Des lieux souvent oubliés, désormais affectés à un tout autre usage, que nous vous proposons de (re)découvrir, sous un angle qui vous surprendra peut-être. 

L’itinéraire d’un enfant surdoué

Chez les Pagnol, on ne badinait pas avec l’école. Fier instituteur de la IIIe République, Joseph Pagnol connut une carrière marquée par l’itinérance, au gré d’affectations et de mutations diverses. Aussi l’œuvre de Marcel Pagnol témoigne-t-elle de l’empreinte profonde laissée par ses premières années d’enfance. Dès 1897, la famille s’établit dans le logement de fonction de la petite école communale du quartier de Saint-Loup (10e arrondissement). C’est là que Joseph eut un jour la surprise de constater que son fils de trois ans savait couramment lire, une scène mémorable de La Gloire de mon père. Fierté pour le père, inquiétude pour la mère, Marcel Pagnol fut, dès lors, écarté autant que possible des salles de classe, avant d’avoir atteint l’âge requis. À l’orée du xxe siècle, la famille quitta ce quartier des faubourgs de Marseille (encore très campagnards à l’époque) pour rejoindre le centre-ville. Un nouveau siècle pour un nouveau départ : la famille prend ses quartiers aux Chartreux, alors que Joseph devient instituteur titulaire à l’école du quartier. Là, Marcel passa la plus grande partie de son enfance, entre le 54 de l’avenue des Chartreux (une plaque commémorative orne aujourd’hui le numéro 56) et quelques rues adjacentes : rue du Jardin des Plantes, rue Terrusse. Ce n’est qu’en 1905 qu’il intégra le célèbre et prestigieux Lycée Thiers (1er arrondissement), reçu second à l’examen des Bourses, événement qui marqua son entrée dans l’adolescence.

La Bastide Neuve, au cœur des collines

À partir de 1904, la santé fragile d’Augustine, la mère de Marcel Pagnol, conduisit Joseph à éloigner la famille du centre-ville et à lui offrir un lieu de vacances qui sentait bon les collines, dans ce lieu paradisiaque « juste au bord d’un désert qui va d’Aubagne jusqu’à Aix », et où résonnent encore, entre deux chants assourdissants de cigales, les cris de Marcel et Lili des Bellons. La Bastide Neuve était toute trouvée. Située à la sortie du village de la Treille en direction de celui des Bellons (deux quartiers du 11e arrondissement), la Bastide fait aujourd’hui partie de la commune d’Allauch. Bien que laissée à l’abandon, elle existe encore, et le quartier n’a pas tant changé. À l’époque, cette maison sommaire et peu commode (pas d’électricité ni d’eau courante) faisait figure de maison de campagne isolée. C’est encore vrai aujourd’hui. D’ailleurs ses environs ont toujours constitué pour Pagnol un lieu où il faisait bon se ressourcer. Bien des années plus tard, il loua la villa Pascaline, où il se mettait en retrait de la vie parisienne, pour écrire. C’est aussi là qu’il repose désormais, enterré au cimetière de la Treille (11e arrondissement) aux côtés de sa mère, de sa fille, et d’autres membres de la famille.

Les studios de production, rue Jean Mermoz

Pagnol connut, suite à ses brillantes études, un destin d’écrivain et de cinéaste de renom. Associé, à ce titre, aux studios américains de la Paramount, il décida pourtant, en 1933, suite à un différend, de voler de ses propres ailes en créant sa propre maison de production. Sans surprise, c’est Marseille, et en particulier la rue Jean Mermoz (au cœur du 8e arrondissement), qu’il choisit pour s’établir. En 1934, les Films Marcel Pagnol virent le jour. Le petit laboratoire, d’abord installé, en 1935, dans le studio du cinéaste impasse des Peupliers (8e arrondissement), se révéla rapidement insuffisant. Pagnol acquit alors un vaste ensemble situé au 111 rue Jean Mermoz, composé d’une maison avec cour et dépendance, ainsi que de trois immenses hangars désaffectés, qui devinrent bientôt deux plateaux de tournage complètement équipés : lieux de tournage, loges, ateliers de fabrication   de décors… difficile de l’imaginer lorsqu’on se promène, aujourd’hui, dans cette rue paisible et cossue des beaux quartiers de Marseille. C’est là que fut notamment tourné La Fille du puisatier. Mais, en 1942, les Allemands prirent le contrôle de la zone libre. Pagnol, qui se refusait à voir ses bâtiments réquisitionnés par l’occupant (le siège de la Gestapo était installé non loin de là, au 425 rue Paradis), décida de vendre ses studios, la mort dans l’âme, prétextant une maladie qui lui évitait d’avoir à céder aux pressions allemandes. Les autorités nazies souhaitaient, en effet, effectuer des tournages dans les locaux de la rue Jean Mermoz. Ces studios, repris par Gaumont, continuèrent à fonctionner pendant les années 1940 et 1950 sous le nom de « Studios de Marseille ». En 1962, un incendie décima l’ensemble du complexe. Il n’en subsiste plus aucune trace aujourd’hui, le site ayant été remplacé par une résidence d’habitations. Le studio de l’impasse des Peupliers, lui aussi, est désormais habité. 

« Le Château d’Augustine »

En 1941, Pagnol fit, sans le visiter, l’acquisition du château de la Buzine, situé dans le 11e arrondissement, pour y créer sa « Cité du cinéma ». C’est en fait sans le savoir que l’écrivain a acquis le château d’Augustine ! Pour son projet, Pagnol cherchait un site en Provence et avait confié la tâche de trouver le lieu idéal à l’un de ses collaborateurs. Lorsqu’il se rendit sur place après l’achat, il reconnut le château dont il traversait le domaine quand il était enfant, ce fameux château que longeait la famille, descendue au terminus du tramway à la Barrasse (11e arrondissement), pour se rendre, à pied, à la Bastide Neuve, en empruntant un raccourci jouxtant le canal de Marseille, l’ancien élève de Joseph, Bouzigues, piqueur du canal, lui ayant confié les clefs qui en permettaient l’accès. Ce château qui terrorisait tant Augustine, à la santé fragile…

Marcel Pagnol n’eut pas le temps de profiter de la demeure puisqu’un an seulement après l’avoir achetée, elle fut réquisitionnée par l’armée allemande. S’ensuivirent alors différentes occupations : celle des patrouilleurs de francs-tireurs, puis celle de l’armée française et enfin celle des réfugiés espagnols. Après cela, la bastide devint inhabitable et demeura à l’abandon jusqu’aux travaux entrepris par la Ville de Marseille pour la réhabiliter, après son acquisition en 1995. Aujourd’hui entièrement rénové, le château accueille diverses expositions à caractère culturel et artistique.

Vous l’aurez compris, Marseillais, Provençal ou étranger venu de loin, notre ville porte l’héritage architectural (pour ne pas dire émotionnel) de cette figure incontournable de son patrimoine culturel. De quoi motiver de belles balades dominicales…

Vous aimerez aussi

Faire de la photographie de mode un art à part entière, tel était le pari du singulier Man Ray....

Si vous pensiez tout savoir de l’œuvre de l’enfant des Bellons, vous pourriez bien être surpris !...

La pérennité de l’huile d’olive en Provence dépend de l’intérêt et de la responsabilité de tout un...