Les plages

Tout Près  /   /  de Jacques Lucchesi

 

Chaque année, à Marseille, c’est la même chose. Sitôt que les beaux jours reviennent, dans la rue ou dans les cafés, les gens ne parlent plus que de plage. Une force irrésistible semble les pousser vers ces espaces en bord de mer, lisière naturelle de la ville où les codes de la civilisation sont momentanément suspendus ; où la nudité, partielle ou totale, ne constitue plus un délit à la pudeur mais un plaisir autorisé et partagé.

Les Marseillais aiment la caresse du soleil sur leur peau, souvent d’une façon extrême, au mépris des conseils médicaux. à leur manière, ils perpétuent un culte solaire très lointain. Bientôt, il n’y aura plus une seule étendue de sable ou de galet, pas la moindre crique rocheuse, où l’on ne verra, du matin au soir, se déployer serviettes de bain, maillots et crèmes à bronzer (sans même parler des postes radio et des téléphones portables qui les accompagnent comme leurs ombres). Contre toute apparence, cette passion du bronzage, qui se conjugue volontiers avec le traditionnel bain de mer, n’est pourtant pas très ancienne. Elle se joue et se rejoue dans un décor qui a subi bien des modifications au cours des décennies passées. Examinons-en les principales étapes.

Brève histoire des plages marseillaises
Si les Massaliotes ont toujours aimé la mer et les plaisirs qui lui sont associés, ils ont longtemps ignoré le farniente brûlant des plages. Aménager des espaces spécifiques pour la baignade et la bronzette n’était pas dans les préoccupations de nos ancêtres. Et s’ils piquaient une tête dans l’eau ou qu’ils se reposaient un moment au soleil, c’était sur l’un des nombreux rochers qui parsemaient le littoral marseillais. Encore n’était-ce qu’un délassement pour les plus pauvres d’entre eux. Car les notables préféraient la campagne à la mer pour leurs vacances estivales. Il faudra attendre la première moitié du XIXème siècle pour voir surgir, près d’Arenc, la première plage marseillaise. Progressivement, elle se transformera en complexe balnéaire, mais sans changer profondément les mentalités vis-à-vis de ce loisir. Pour les classes dirigeantes – qui sont aussi les investisseurs – Marseille était un port dévolu au négoce et à l’industrie, pas une ville de plaisance comme le deviennent, à la même époque, Nice, Deauville ou Biarritz. Cependant, les grands travaux urbains qui débutent alors (percement de l’avenue du Prado en 1842, puis de la future Corniche entre 1848 et 1863) vont sensiblement influer sur cette vision des choses. Ces nouvelles voies d’accès dans la zone sud ouvrent davantage Marseille à la mer.

Bientôt, des établissements de bains apparaissent dans cette partie rocailleuse de la cité, abandonnant durablement la zone nord au monde du travail. C’est le cas des Catalans, en 1859, ou des Thermes du Roucas Blanc en 1875. Ils ont bien davantage une vocation thérapeutique que jouissive et conviviale et s’adressent, bien sûr, aux plus aisés. La mer y est valorisée, car purificatrice, mais pas le soleil dont on se protège par de longs costumes de bain. Bientôt la bourgeoisie marseillaise va faire bâtir là de luxueuses résidences secondaires qui lui offrent un point de vue imprenable sur les flots changeants et les îles proches.

Tandis que plus bas, entre les rochers et le rivage, le « populo » aménage les premiers cabanons. Il n’empêche : une grande partie du littoral de la zone sud reste livrée aux immondices ; comme la plage de l’Huveaune où se déversent les eaux souillées et les déchets de la ville. Il faudra attendre 1959 pour que ceux-ci soient dérivés, par un système de galeries sous-marines, vers la calanque de Cortiou. Sans jamais garantir, dans ce périmètre, une parfaite hygiène de baignade. Sous l’autorité de Gaston Defferre, la municipalité entreprend d’améliorer la route qui va de la Corniche au Prado (1957-1965). Ces transformations à peine achevées, un autre projet d’aménagement urbain est mis à l’étude : la création de nouvelles plages dans ce secteur. Les travaux ne commenceront qu’en 1977 pour se terminer six ans plus tard. Grâce aux gravats issus de la construction du métro, ce sont 142 hectares de terre qui vont être gagnés sur la mer. Des vallons de verdure, tout aussi artificiels, viendront compléter ce nouveau décor balnéaire qui porte, à juste titre, le nom du maire qui l’a offert aux Marseillais.

Et aujourd’hui
Avec 57 kilomètres de côtes, dont 20 de calanques, Marseille jouit certainement d’un littoral unique en France. Une vingtaine de plages sont localisées sur cette longue ligne sinueuse qui va de l’Estaque-Corbières jusqu’aux Goudes. Mais la moitié d’entre elles, seulement, bénéficient en été d’une surveillance stricte (équipe de sauveteurs, contrôle journalier de l’eau). Du reste, on n’y va pas que pour la baignade. Sous l’impulsion de la Ville de Marseille, les plages, particulièrement celles du Prado, sont devenues le théâtre de multiples animations, qu’elles soient nautiques (planches à voiles, régates), sportives (compétitions de soccer et de beach volley) ou familiales (cerfs-volants et fête du vent en septembre). Quant au commerce, bars et restaurants en tête, il a compris depuis longtemps la manne que représentent les millions de visiteurs qui déferlent, chaque année, dans cette zone. La sensibilité à l’environnement a, malheureusement, progressé moins vite, malgré des efforts notables pour informer le public depuis quelques années. Il est significatif qu’aucune plage marseillaise ne bénéficie du label Pavillons Bleus (attribué pour la qualité environnementale), alors qu’une trentaine de plages varoises l’affichent. Pensez-y lorsque vous aurez envie d’écraser votre cigarette sur le sable.

 

Photos : Robert Poulain

Vous aimerez aussi

Si le Jarret, célèbre artère marseillaise, la gare de la Blancarde ou encore les Cinq-Avenues ne...

Faire de la photographie de mode un art à part entière, tel était le pari du singulier Man Ray....

À la tombée de la nuit, les 7 hectares du parc du palais Longchamp s’illumineront de mille couleurs...