Les gardiens de Marseille : l’histoire des forts

Histoire  /   /  de Romain Bony Cisternes

Ils forment la porte du port de Marseille et sont les gardiens de la ville. À l’interface entre la mer et la cité, dont le port fut, jadis, l’un des plus fréquentés au monde, les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas nous rappellent la période de Colbert et Vauban, ainsi que l’ère du Roi-Soleil. Ils ont, cependant, connu un destin très lié à celui de la ville. Enquête sur deux symboles incontournables de Marseille.

 

Une vocation militaire : surveiller et protéger Marseille 

Sous l’Ancien Régime, l’unité administrative de la France, que l’on connaît aujourd’hui, était pour ainsi dire inexistante. La situation géographique de Marseille, qui représentait pour le royaume un port stratégiquement ouvert sur l’Afrique et l’Asie (mieux placé de ce point de vue que le port du Havre), rendait nécessaire l’exercice d’un contrôle de la part du pouvoir de Versailles. Mais l’administration de l’époque devait composer avec l’aversion des Marseillais pour le trône, lointain, dont la représentation était toutefois assurée par le duc de Mercœur, gouverneur de Provence. Aussi, lorsque Louis XIV ordonna la construction des forts, l’accueil que leur réservèrent les Marseillais fut plus que tiède. 

Le fort Saint-Nicolas fut érigé sur ordre du Roi-Soleil, en 1660, alors que l’armée royale assiégeait Marseille suite à un soulèvement populaire. Le fort, qui enserrait à l’origine une chapelle du Moyen âge, se présente sous la forme d’un bâtiment à deux niveaux : une basse-cour, ouverte sur la ville par le percement d’un boulevard (actuellement le boulevard Charles Livon, dans le 7e arrondissement) et une haute-cour, autrement appelée le « haut-fort », formée de deux enceintes, qui en font à proprement parler… une place forte ! Pourtant, tant les matériaux utilisés (le calcaire rose) que l’architecture des mâchicoulis et créneaux, adoucissent le décor, si on le compare à celui des forteresses du Moyen Âge. C’est-à-dire qu’il ne s’agit plus seulement de matérialiser, physiquement, la puissance d’un royaume, mais bien aussi d’intégrer des bâtiments régaliens dans une logique spatiale et architecturale. 

Le fort Saint-Jean tire, quant à lui, son nom de la présence en son sein de l’ancienne commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, construite au xiie siècle (pendant les Croisades). À cette époque, le fort Saint-Jean servait aux croisés de point de départ vers la Terre sainte. Il fait face au fort Saint-Nicolas. En fait, ce sont des armateurs qui, en 1664, souhaitèrent fortifier le site et le surmonter d’une tour de vigie visible à 20 km de la rade de Marseille, dans le but de faciliter les manœuvres des navires de commerce à l’approche. Conformément à la tradition maritime, il fallait effectivement doter la ville de repères permettant de situer facilement l’entrée du port, à l’image du phare de Planier, existant depuis le Moyen Âge, mais véritablement consacré en tant que boussole de Marseille au xviiie siècle. Le fort Saint-Jean fut donc construit entre 1668 et 1671 sur ordre du roi Louis XIV, après expulsion des Hospitaliers. 

On le voit, les forts font partie intégrante, à l’époque, d’une logique de domination militaire. Symboles régaliens, ils révèlent la volonté du pouvoir de Versailles de contrôler une ville qui est loin de lui être acquise. Les Marseillais, voyant d’un mauvais œil l’érection de ces instruments de domination royale, se révoltèrent, donc, à plusieurs reprises : dès leur construction, d’abord, ce qui força d’ailleurs Vauban, l’ingénieur en fortifications du roi, à renforcer la protection du fort Saint-Jean par la création d’un fossé le mettant à l’abri de l’insubordination populaire, puis lors de la Révolution. Entre-temps, l’usage militaire des forts ne fut jamais démenti. Ils servirent également aux marins, heureux de pouvoir repérer l’entrée de l’un des ports les plus flamboyants du monde, à l’époque (voir la rubrique Histoire sur www.toutma.fr).

Un siècle de déclin : les forts à la recherche d’une identité

Les rébellions marseillaises forcèrent donc le pouvoir royal à isoler les forts, et notamment, celui de Saint-Jean, pour en assurer la protection en cas d’insurrection. Mais que faire d’eux une fois l’Ancien Régime renversé ? Quelle pouvait être leur utilité dès lors qu’il ne s’agissait plus de mater l’esprit d’indépendance des Marseillais ? Lors de la Révolution, ces derniers prirent naturellement le soin d’attaquer ces symboles de l’Ancien Régime, de peur que les partisans du roi ne les utilisent comme dépôts de munitions. Pourtant, il n’en était rien. 

Après la Révolution, les forts connurent quelques décennies d’errance, à la recherche d’une nouvelle identité. Leur ancienne étiquette de bâtiments militaires tournant le dos à la ville, et leur isolement par le percement du canal par Vauban, accréditèrent l’idée de leur marginalisation par rapport à la cité. Il fallut, alors, leur trouver un usage correspondant à l’opprobre que les Marseillais avaient jeté sur eux. On en fit des prisons (du xixe siècle à la seconde guerre mondiale), puis les Allemands s’en servirent, pendant la guerre, comme dépôts de munitions (réellement cette fois-ci !). 

Cependant que les forts étaient utilisés à des fins pénitentiaires, le port de Marseille connut de profonds bouleversements et, notamment, une extension vers l’ouest, à mesure que le Lacydon devenait trop étroit. C’est ainsi que la centralité des forts et leur caractère symbolique pour le port servirent de point de départ à leur reconversion. Le fossé qui les isolait du reste de la ville fut comblé dès 1932. L’idée était de les réconcilier avec les Marseillais en supprimant la distance physique (et morale) que les pouvoirs publics avaient alimentée pendant plus de deux siècles.

Une fonction symbolique et touristique : le renouveau des forts de Marseille 

La réticence passée des Marseillais à l’égard des forts paraît, aujourd’hui, difficile à concevoir, tant ils font partie intégrante du front de mer et de la nouvelle architecture de la ville. Les architectes, les urbanistes et les politiciens semblent avoir tenu leur pari de réintégration de ces bâtiments séculaires à la « ville nouvelle ». Les forts, et notamment le fort Saint-Jean, comptent parmi les monuments de Marseille les plus visités. C’est donc une belle reconversion culturelle pour le fort Saint-Jean, désormais relié à l’ancien môle portuaire (le J4) par une passerelle, le tout faisant partie intégrante du MuCEM (Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée). C’est une étape incontournable de votre visite dans la cité phocéenne, notamment en raison de la magnifique vue qu’il offre sur la rade de Marseille. La caserne, construite en 1908 près du fort Saint-Jean, abrite le désormais célèbre bâtiment Georges-Henri Rivière, qui constitue lui-même une annexe du MuCEM. 

Les forts ont donc bien défini leur nouvelle identité et réussi leur mutation. Depuis les années 2010, ils font partie intégrante de l’agenda et du patrimoine culturels marseillais. Et à l’avenir ? Il s’agira principalement d’accentuer la continuité du parcours culturel urbain autour de points structurants : le port, le J4, les forts, les musées. Un temps, fut évoquée l’idée de relier, par un téléphérique ou métro-câble, le fort Saint-Jean à la Bonne-Mère : une idée qui n’a pas fait l’unanimité auprès des Marseillais, éternels indomptables !

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