De Nice à Venise : Les folies du Carnaval

Tout Près  /   /  de Jacques Lucchesi

Le Carnaval, cette fête d’hiver sensément dévolue aux enfants, illustre – d’une façon bien édulcorée aujourd’hui – la persistance de coutumes très anciennes au cœur de nos sociétés modernes. Ses racines sont, en effet, antérieures à l’ère chrétienne, plongent dans le monde babylonien et trouvent un relais, dans la Rome antique, avec des fêtes comme les Saturnales et les Lupercales. Qu’ils durent plusieurs jours ou plusieurs semaines, ces débordements populaires plus ou moins bien contrôlés prônent une inversion totale des comportements sociaux. Toute décence est alors suspendue et le travestissement est de mise. Les morts s’invitent chez les vivants, les femmes règnent sur les hommes, les riches doivent servir les pauvres afin que l’ordre revienne et soit assuré pour le restant de l’année. L’Église, bien plus tard, reprendra ce principe à toutes fins d’exutoire social. Aux excès du Carnaval (entre janvier et février) suivra une période de jeûne de quarante jours : le Carême. Celui-ci commençait au lendemain du Mardi gras, avec le Mercredi des cendres où l’on brûlait le mannequin symbolisant Carnaval. De nos jours, le caractère rituel de tout cela a été abandonné, ou presque. Seul demeure le mobile festif qui s’est exporté dans le monde entier. Parmi ces différents carnavals, ceux de Nice et de Venise font figure de références, surtout dans notre région. Mais quelles sont leurs particularités ?

Nice ou le triomphe des chars

C’est certainement le carnaval français le plus célèbre au monde. Le plus ancien, aussi : dès le XIIIe siècle, des chroniques locales faisaient mention de sa réputation bien au-delà de ses limites territoriales. Durant les semaines précédant le Carême, la ville n’était plus que liesses et mascarades. Mimes et jongleurs envahissaient les rues ; le soir, on tirait des feux de joie. Raffinés ou débridés, des bals y étaient organisés un peu partout. Parfois, l’Église cherchait à réfréner ces paillardises ; sans d’ailleurs pouvoir empêcher certains prêtres d’y participer… Tour à tour ville italienne et française (cette situation durera jusqu’en 1860), Nice subira forcément l’influence carnavalesque d’autres cités de la « Botte », comme Venise, Rome ou Naples. La ségrégation sociale y était souvent sensible, les classes aisées se méfiant des débordements populaires durant cette période.

Le XIXe siècle voit la naissance des batailles de fleurs et de dragées. On s’envoie à la figure bien d’autres projectiles, aussi : pois chiches, haricots, coquilles d’œuf remplies de suie ou de farine. Quant aux confettis d’alors, ils ne sont pas en papier, mais en plâtre et peuvent parfois blesser.

Le tourisme se développe : Nice accueille durant l’hiver de plus en plus de visiteurs et de résidents européens, pour la plupart des nobles et des aristocrates qui apprécient la douceur de son climat. En 1873, à l’initiative d’Andriot Saëtone, un comité de fêtes se forme, qui regroupe de riches hivernants français et étrangers. Un casino est inauguré dans la foulée. Les premiers chars allégoriques apparaissent sur le Corso. Dès 1877, des trains spéciaux (dits « de plaisir ») partent de Paris et de Lyon pour emmener les touristes au carnaval de Nice. C’est l’invention de la Côte d’Azur.

Qu’ils soient peintres, sculpteurs, mécaniciens ou artificiers, les artistes carnavaliers vont rivaliser d’invention pour décorer les imposants chars de carton-pâte qui défilent avec leurs effigies grotesques. Parmi eux, Gustav-Adolf Mossa s’imposera comme le roi des imagiers pendant plus d’un demi-siècle. D’autres, aujourd’hui, ont pris la relève et introduit des figures mythiques plus actuelles que les sorcières, dragons et autres « ratapignatas » (chauve-souris). Mais c’est toujours le même esprit de facétie qui souffle sur Nice au mois de février. On pourra encore le vérifier et s’en imprégner, cette année – du 15 février au 6 mars -, entre la place Masséna – point de départ des 18 chars carnavalesques – et la Promenade des Anglais, où 100 000 fleurs seront encore sacrifiées à ces joyeux affrontements. Le thème de cette édition 2013 : le Roi des cinq Continents.

Venise ou l’exaltation des masques

À n’importe quel moment de l’année, les touristes arpentent Venise, ville hors du temps, toujours menacée par les eaux qui semblent la porter, où les gondoles et les vaporetti remplacent les voitures et les taxis. Mais durant le carnaval, c’est une marée humaine qui se déverse sur elle, faisant tripler sa population pour quelques semaines. La place Saint-Marc, avec ses cafés anciens et ses coupoles byzantines, devient le point de convergence de toutes les fantaisies. Cette fièvre jouissive atteint son acmé avec le retour de la nuit. Là, c’est un déploiement somptueux de masques et de costumes d’époque ; où chacun peut, le temps d’une valse, se prendre pour une marquise ou un libertin en goguette. Casanova n’en finit pas de faire des émules.

Ce carnaval, aussi, s’inscrit dans la longue durée puisqu’il naquît officiellement en 1094. Venise était alors une république indépendante et prospère dirigée par une oligarchie religieuse : les doges. Débutant le 26 décembre, le carnaval se terminait le Mardi gras ; plus tard, il commencerait au mois d’octobre pour durer près de six mois par an. Les campi s’emplissaient alors de musiciens et de danseurs portant le « tabarro » (cape noire) et la « Bauta » (masque blanc). Ce relatif anonymat, qui égalisait la condition de chacun, était la permission accordée à toutes les audaces. Vivre masqué devint, pour les Vénitiens, une seconde nature : aujourd’hui encore, la corporation des masquiers ne connaît pas la crise. Par la suite, la Commedia dell’arte y apporta ses figures légendaires (Pierrot, Colombine, Arlequin), mais chacun restait libre d’inventer ses propres personnages et de les jouer sur la place publique.

Le XVIIIe siècle marqua sans doute, à Venise, l’apogée du carnaval. Pour lui, la République requit les meilleurs artistes vénitiens de l’époque (Vivaldi, Albinoni, Goldoni). Mais la Sérénissime n’en surveillait pas moins ses turbulents enfants ; et l’espionnage allait bon train sous les multiples déguisements. Cette fête de tous les excès fut, néanmoins, abolie par Bonaparte, conquérant de l’Italie, en 1797. À la chute de l’Empire, le carnaval fut de nouveau autorisé par les Autrichiens, mais sans jamais égaler les fastes passés. Depuis 1979, il semble avoir retrouvé une seconde jeunesse. Outre la musique, le théâtre, le patinage sur glace et les régates, on y organise le concours du plus beau masque : tout un programme ! Mais attention aux dates, car tout cela prend fin avec le petit mois de février.

Nota Bene : la documentation de cet article provient, pour partie, du livre de Daniel Fabre, « Carnaval, la fête à l’envers » (Découvertes Gallimard) et du livre d’Annie Sidro « Le carnaval de Nice et ses Fous » (Serre éditeur).

 

 

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